Jean-Hugues Roy

Expériences | réflexions | scrapbook

Sans-abri en hiver – Hors la vie

Un texte paru dans Voirparu dans VOIR le 27 janvier 1994

À quoi ressemble la vie d’un sans-abri, l’hiver? Pour le savoir, un de nos journalistes a passé 36 heures dans la rue. Il a trouvé son expérience éprouvante. Imaginez faire ça à temps plein, sans l’avoir choisi…


Pendant 36 heures, j’ai été itinérant. Établissons toutefois d’emblée que je ne fus qu’un faux sans-abri. Dans ma poche, j’ai gardé la clef de mon appartement, échappatoire que je n’ai jamais eu à utiliser, mais dont j’avais toujours conscience. Malgré ses limites, cette expérience fut néanmoins révélatrice des frustrations de l’itinérance: j’ai vraiment mendié; j’ai vraiment eu froid; j’ai vraiment eu faim.

Pour les besoins de mon expérience, entamée jeudi, le 20 janvier dernier à 15 h 30, au terminus Voyageur, je n’avais rien avalé depuis 20 h, la veille. La faim commençait donc à me tenailler. Mais je n’avais que 39 ¢ en poche. Je commençai alors par marcher le long de la rue Sainte-Catherine vers l’ouest, histoire de voir combien je pourrais ramasser pour bouffer. J’ai passé mon après-midi à répéter: «Pardon, auriez-vous un peu de monnaie?» Au point où la phrase est devenue un automatisme.

De la scène à la rue

Coin Saint-Urbain, le TNM présente Les Bas-Fonds, une pièce dépeignant la vie des sans-abri: «Montréal 1994, pour plusieurs âmes itinérantes, ressemble trop à Moscou 1900», lit-on dans la vitrine. Tiens, tiens. Je me plante sous la marquise et tends la main, tentant de capitaliser sur la sensibilité des passants. Mais deux employés sortent du TNM pour installer une affiche. «Est-ce que je peux te demander d’aller quêter ailleurs, suggère l’un d’eux.

– Mais c’est que je suis protégé du vent, ici.

– Écoute, c’est un théâtre, ici, pas un endroit pour quêter. T’es sur mon terrain.»

Preuve que les indigents ne sont tolérables que dans la mesure où ils restent sur une scène.

Au fur et à mesure que je marche, je découvre quelques trucs. Toujours marcher du côté de la rue où il y a des parcmètres. En effet, les automobilistes qui y déposent des sous sont des cibles idéales qui résistent difficilement au mendiant.

Mais il n’y a aucun truc contre la bise. Il ne fait qu’un raisonnable – 12°, et pourtant, il fait hyper-froid, rue Sainte-Catherine. À patauger dans la gadoue en espadrilles, les pieds en prennent pour leur rhume. Les orteils surgelés, j’entre chez La Baie. En marchant péniblement le long des allées du rez-de-chaussée, l’opulence superflue du rayon des parfums me saute en pleine face.

Les réactions que je provoque chez les gens à qui je quémande l’aumône sont diverses. Je sens la gêne dans leurs regards. Plusieurs passants me répondent, le plus souvent en anglais: «Désolé, vieux, je n’ai pas de monnaie sur moi.» Certains semblent s’être mis de côté un petit montant en poche afin de le donner prestement au premier quêteur qu’ils croiseraient.

D’autres me répondent qu’ils sont dans la même merde que moi. C’est le cas d’un itinérant, installé devant la vitrine du McDo, en face de l’ancien cinéma York, qui me traite d’imbécile parce que je n’ai pas de manteau d’hiver sur le dos. Il me suggère quand même d’essayer le métro Guy-Concordia. Riche idée. Les stations de métro sont l’endroit idéal pour mendier. En dix minutes, posté juste devant le changeur, je ramasse près de quatre dollars. Mais la compétition est féroce. Un autre type, installé au pied de l’escalator, me fixe avec insistance. À un moment donné, il se fatigue et vient me chercher: «Dis donc, man. J’étais là avant toi.» Puis, me poussant vers la sortie, il m’invite à remonter à la surface.

À peine réchauffé, je reprends ma quête vers l’ouest jusqu’au Forum. Transi, je pénètre dans le premier Harvey’s venu. Sur une table, je vide le contenu de mes poches et compte le tout en tremblant tant j’ai les mains engourdies par le gel. Trois heures et demie de travail sur la rue Sainte-Catherine: 11,02 $. Ça fait vingt-deux heures que je n’ai rien mangé et, avec ma tuque bien enfoncée sur la tête, je commande un duo-burger en trépignant d’impatience.

L’estomac plein, je me rends au Westmount Square, histoire de mendier auprès de gens plus en moyens. Prostré devant l’entrée, je recueille un dollar en une quinzaine de minutes, ce qui n’est pas mal considérant que les magasins sont fermés. À un moment donné, un petit homme se campe devant moi. Je le supplie: «Auriez-vous de la monnaie, s’il vous plaît?

– Pas le droit de quêter icitte, dit-il. Envoye, dehors.» Je n’avais pas vu qu’il s’agissait d’un agent de sécurité. «Mais il fait froid, dehors, vous savez…

– Ah, il fait froid, hein?» À ces mots, il dégage le pan de son veston et s’empare de son walkie-talkie: «Allô, centrale?»

Aussitôt, je me lève, en prenant soin de noter, sur l’insigne de l’agent, le sigle SITQ: Société immobilière Trans-Québec, filiale de la Caisse de dépôts. Au moins, on se fait foutre dehors en français.

Reality show

Quand on est dans la rue, on voit la ville d’un autre oeil. J’ai passé ma soirée à chercher des bouches d’aération le long des ruelles enneigées. Elles sont rares. Ce n’est qu’au bout de quelques heures que, le long du 600 René-Lévesque Ouest, j’ai aperçu une ombre manipuler des morceaux de carton ficelés.

Courbé, barbu, portant un casque de construction sous le capuchon de sa canadienne, un petit homme construisait, sans gants, un habitacle qui retiendrait la chaleur exhalée par l’édifice. Je lui ai raconté que j’étais dans la dèche, et il a voulu m’aider en m’amenant près d’une autre bouche de ventilation. Mais celle-ci était bloquée par un conteneur à déchets. Il m’a quand même expliqué le chemin de la Mission Old Brewery, m’offrant une place dans sa maison de carton si je ne trouvais pas à me loger cette nuit-là. Touché, j’ai voulu lui offrir un café avec les quelques sous qui me restaient, mais il a refusé. S’il y a parfois une rivalité entre les sans-abri, certains ne semblent pas avoir oublié le sens de la solidarité.

J’ai voulu voir comment un parfait étranger pouvait se débrouiller pour trouver un lit à Montréal. J’ai donc cogné à quelques portes pour voir où on me référerait.

J’ai commencé par l’archevêché de Montréal, rue de la Cathédrale. J’ai sonné à ce temple de la charité chrétienne. Mais personne n’a daigné me laisser entrer pour me réchauffer. Seul un clerc se contenta de me conseiller, par interphone, la Maison du Père.

À l’urgence de l’hôpital Saint-Luc, on fut plus aimable, mais sans plus. C’est au poste de police 33, rue Ontario, qu’on m’accueillit avec le moins de préjugés. Avec une infinie gentillesse, l’agente L. Gascon fit imprimer une liste des ressources pour itinérants et me recopia quelques adresses et numéros de téléphone, dont la fameuse Maison du Père, où je décidai alors de me rendre.

En chemin, j’entends un vacarme assourdissant s’échapper d’un vieil immeuble, angle De la Gauchetière et Saint-Hubert. Curieux, je tire une porte et passe un petit vestibule: me voilà dans la sortie de Helter Skelter, «reality-show-post-cyber-punk», comme le clament les affiches.

Tiens, je vais leur offrir un reality show de mon cru. Je me recroqueville dans un coin, feignant le sommeil. Avant que le spectacle soit terminé, un jeune couple sort. «Est-ce que je peux vous aider», demande, hésitante, la jeune fille. Son copain la prend par le bras: «Viens, on va le laisser tranquille.»

Je sonne à la Maison du Père. J’arrive trop tard, mais comme je suis nouveau, on m’accueille. Louise, intervenante, m’inscrit sans trop me poser de questions. Dans une pièce en ciment, on trouve cinq lits d’hôpital. Elle me donne le lit numéro 88, et je m’endors presque aussitôt, bercé par les toussotements des autres pensionnaires. (À noter qu’il restait des lits; je n’ai donc pris la place de personne.)

Le lendemain matin, vers 6 h 30, je suis réveillé par un râle épouvantable. Un type vomit à quelques pieds de mon lit. Ça commence bien la journée. Puis, à 6 h 50, les néons s’allument violemment: «Debout messieurs!»

Tout le monde déjeune au sous-sol. La télé, située à une extrémité de la salle à manger, crache Salut Bonjour. Dieu qu’on s’en balance, de la circulation. La météo, par contre, retient l’attention de plusieurs convives. La plupart de mes voisins de table sont bien mis. Deux d’entre eux ont même une cravate. Je m’assois avec le seul itinérant d’origine haïtienne dans la salle. Il me raconte qu’il a une chambre, qu’il travaille tous les avant-midi comme préposé à l’entretien ménager, mais qu’il a quand même besoin de manger à la soupe populaire parce qu’il ne possède ni frigo, ni cuisinière…

Puis à 8 h, tout le monde sort dans la froidure. Je vais voir si mon bienfaiteur d’hier est toujours dans sa ruelle. Il n’est plus là, mais je reconnais ses bouts de carton, qu’il a discrètement insérés dans quelques interstices de l’immeuble.

Macaroni et téléthon

Jour 2. Après un après-midi sans histoires, je vais souper à la Mission Old Brewery. Sur les rues environnantes, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, convergent. Les portes de la Mission n’ouvrent que dans 20 minutes, mais déjà, plus de cent personnes, grelottantes, se massent sur le petit bout de trottoir. Une jeune femme me raconte qu’elle préférerait se faire une bonne bouffe plutôt que de venir ici. Un homme renchérit, en salivant: «Oh oui! Je me préparerais un bon steak juteux, avec une grosse salade…»

À l’ouverture des portes, nous pénétrons dans la salle à manger. Une fois assis, des bénévoles nous servent. Au menu: une assiettée de macaroni sauce tomate. J’ai si froid que je sens les nouilles me réchauffer les entrailles à mesure qu’elles descendent.

Je jase avec mon voisin d’en face. Il m’affirme qu’il est impossible de mourir de faim à Montréal: «Le moindrement que t’es débrouillard, tu trouves toujours de quoi manger.» Il raconte aussi que ce soir, tout le monde ira au complexe Desjardins. C’est le téléthon de la paralysie cérébrale et le complexe sera ouvert toute la nuit. Je me rends sur place avec les autres écouter les répétitions. Georges Whelan fait des testings au micro: «Donnez généreusement», lance-t-il. À quand un téléthon pour les itinérants?

Ce soir, je décide de faire les poubelles de la Catherine pour ramasser bouteilles et canettes consignées. Résultat quasi nul: non seulement les poubelles sont malodorantes, mais elles sont pratiquement vides. Je ne trouve que pour 30 sous de contenants.

À un moment donné, tandis que j’avais le nez dans les détritus, un bon samaritain en auto me tendit une bouteille vide de 7-Up. Sa générosité me donna une idée: pourquoi embêter les piétons quand on peut mendier auprès des automobilistes assis bien au chaud derrière leur volant?

Je me déniche alors un verre de McDo et l’agite devant l’ancien Dernier Recours, rue Sanguinet. Les réactions des automobilistes (surtout les chauffeurs de Lexus, BMW et Mercedes), sont captivantes. Certains verrouillent leurs portes. D’autres font avancer un tantinet leur véhicule pour ne plus être obligés de soutenir mon regard. Mais quand ils décident d’abaisser leurs vitres, les automobilistes crachent de gros montants. À deux reprises, on a déposé des billets de deux dollars dans mon verre!

À 22 h, je retourne au complexe pour me réchauffer. Mario Lirette annonce que la région de Montréal est rendue à quelque 1 400 dollars. Et moi, je suis rendu à 6,63 $.

Je passe le reste de la soirée à errer avec mon verre sur Saint-Denis et sur Saint-Laurent. Sur ce dernier boulevard, un camarade harcèle les clients en manteau de fourrure qui laissent leur voiture à un valet avant de pénétrer dans le restaurant Luna. Il me demande l’obole, mais j’agite mon petit verre. Il change alors d’attitude du tout au tout: «J’espère que tu ne viens pas bummer ici. On est plusieurs sur Saint-Laurent et ça fait plus longtemps que toi qu’on est sur la rue. On a besoin de ça si on ne veut pas mourir à soir.» J’insiste. Il se fait plus menaçant: «Aïe, le grand. Tu vas te faire faire mal…» Je passe donc mon chemin.

Le Refuge des jeunes

Durant le jour, il y a toujours des endroits publics où l’on peut se réchauffer. Mais la nuit, la ville se ferme étape par étape. À minuit, ce sont les arcades. Vers une heure du matin, c’est au tour du métro et de la ville souterraine. Enfin, à trois heures, ce sont les bars. Entre 3 h et 5 h 30 du matin, en hiver, la rue peut être fatale pour qui n’a pas su se trouver une piaule. Les rares bouches d’aération, comme celle du 500 place d’Armes, peuvent toujours dépanner, à condition qu’on dispose de boîtes de carton.

À 2 h du matin (- 22° à l’ombre), je compose péniblement, avec les doigts transis, le numéro du Refuge des jeunes. Le couvre-feu est dépassé depuis plusieurs heures, mais Nathalie, intervenante, m’invite tout de même. Je lui dis que je suis gelé: «As-tu consommé?», me demande-t-elle au bout du fil…

Sur place, après m’être inscrit, je prends ma première douche en quatre jours. Enfin propre, je m’endors instantanément dans le lit numéro 15. Il y a, au Refuge, une chaleur que je n’ai pas ressentie aux autres endroits. On réveille les pensionnaires doucement, avec une petite tape sur l’épaule; l’aire est ouverte, favorisant les contacts avec les autres; et le matin, on se prépare son propre déjeuner.

À 8 h, comme dans les autres foyers, le Refuge rend tout le monde à la rue. Les gars du Refuge marchent vers le métro Sherbrooke d’un pas accéléré. Je les suis; mais moi, j’ai la chance de rentrer à la maison. Dans l’autobus 197, sur le transistor du chauffeur, Luce Dufault chante: «Quand les hommes vivront d’amour, il n’y aura plus de misère»… On peut toujours rêver, mais je n’y crois plus.


©1994 Jean-Hugues Roy

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