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- Reportage société -
Nicholas Negroponte
Audience avec le pape du numérique

Journaliste: Marc Berthiaume
Transcription et traduction: Donald Dodier
Réalisation: Paul Morin


Negroponte numérisé

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Téléchargez le passage controversé où Negroponte affirme que 80% des adolescents américains fréquentent le Net

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    Jetez un coup d'oeil à la page personnelle de Nicholas Negroponte, au Media Lab du MIT.

    Lisez cette Critique de L'Homme numérique, parue dans le cahier multimédias de Libération du 10 mars 1995.

    Parcourez une Entrevue avec Negroponte, toujours dans le cahier multimédias de Libération (édition du 21 avril 1995, cette fois).

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  • Sophie Lambert:
    Cette semaine, Marc Berthiaume s'entretient avec le célèbre Nicolas Negroponte surnommé le pape du multimédia. C'est le fondateur du bien connu Media Lab au MIT à Boston. Il a écrit le livre "L'homme numérique" et il est chroniqueur dans la revue branchée "Wired".

    Negroponte Negroponte Negroponte

    Marc Berthiaume:
    M. Negroponte, vous êtes le gourou de l'univers numérique, aux dires de plusieurs, du moins. Or vous venez d'écrire un livre — imprimé sur du papier, donc. Pourquoi ?

    Nicholas Negroponte:
    Vous devez vous rappeler que j'ai écrit ce livre après avoir appris que les abonnés de “Wired" — des jeunes pour la plupart — offraient un abonnement à ce magasine en cadeau de Noël à leurs parents, pour leur montrer ce qu'ils faisaient. J'ai écrit un livre pour les parents Or, leur mode “d'affichage” — qu'on l'approuve ou non — c'est le livre. Donc, pour rejoindre cet auditoire non technique et d'une autre génération, je n'avais d'autre choix que d'utiliser ce média.

    Marc Berthiaume:
    Et le fait d'avoir publié un livre imprimé, est-ce que cela n'illustre pas également qu'il nous reste beaucoup de travail à faire avant de rejoindre la masse de la population avec l'informatique (le numérique) ?

    Nicholas Negroponte:
    Cela démontre certainement que la plupart des gens ont davantage accès aux livres qu'à quoi que ce soit d'autre. Il est vrai, également — et il ne faut pas l'oublier — que le livre est un média bien commode, et nous avons beaucoup à apprendre des livres pour rendre l'informatique aussi commode. La signification et l'intention sont donc doubles.

    Marc Berthiaume:
    Cela signifie donc que le livre ne va pas disparaître ?

    Nicholas Negroponte:
    Oh non, le livre ne va pas disparaître – pas de sitôt, en tous cas. En fait, actuellement, au MIT, nous essayons de fabriquer du papier électronique, donc un média à base de pâte à papier, à faible prix, dont on pourra faire des reliures de 100 ou 200 pages. Mais il n'y aura rien d'écrit sur les pages. Le dos du livre sera une sorte de fiche que l'on va brancher dans une prise — au mur, dans un ordinateur, peu importe — et alors, le livre va s'imprimer — en gros caractères, même, pour les personnes âgées. Lorsqu'on aura terminé le livre, on le ferme, on le branche, le livre s'efface et on en imprime un autre. Donc, ce genre de livre électronique — qui ressemblera comme deux gouttes d'eau à un vrai livre — va remplacer bon nombre des livres que nous avons aujourd'hui. Ce qu'on oublie, lorsqu'on parle des médias imprimés, c'est qu'ils se servent des mots. Les mots ne vont pas disparaître — ce sont les livres imprimés à l'usine qui vont disparaître.

    Marc Berthiaume:
    Que répondez-vous à ceux qui disent : “tout cela est très intéressant, certes, mais est-ce que cela ne risque pas de devenir un instrument dans les mains des nantis au détriment des démunis” ?

    Nicholas Negroponte:
    C'est une “révolution” — entre guillemets — d'une toute autre nature. En ce sens que les “nantis” et les “démunis” ne correspondent plus au clivage normal, qui est d'ordre économique, racial — donc, au clivage entre riches et pauvres. Le clivage, s'il y en a, est un clivage de générations. Les jeunes ont le contrôle, et les plus âgés sont les “sans domicile” de l'univers numérique. Je pense que les pays en voie de développement, ceux qui bénéficient d'une certaine aide, vont faire un bond brusque à l'étape suivante, car leurs réseaux de télécommunications seront hybrides, utilisant les fils et les ondes au besoin, la fibre, tout cela. En outre, leur population est très jeune. Je pense donc que la distinction normale entre les nantis et démunis ne correspond pas à l'avenir de l'Internet et de la révolution numérique.

    Negroponte Negroponte Negroponte

    Marc Berthiaume:
    Mais, selon les statistiques, les pauvres n'ont pas d'ordinateurs, et ceux qui en ont sont généralement dans les pays les plus riches — c'est encore le Nord versus le Sud.

    Nicholas Negroponte:
    Si on examine ces chiffres un peu plus attentivement, ils ne correspondent pas tout-à-fait à ce que vous venez de dire. Il y a une relation avec la l'infrastructure de télécommunications d'un pays. Si l'infrastructure de télécommunication est faible, cela se répercute sur tout le pays. Quant aux ordinateurs, effectivement, les parents se sentent obligés de faire plaisir à leurs enfants et lorsqu'ils font partie d'une classe plus riche, il leur est plus facile de leur acheter un ordinateur. Mais ce phénomène est transitoire, car le prix des ordinateurs va continuer de baisser et les enfants ont de plus accès aux ordinateurs à l'école. Donc, le clivage “normal” va peut-être s'estomper.

    Marc Berthiaume:
    Vous avez mentionné que l'on devrait peut-être aider les pays qui n'ont pas d'accès à une infrastructure de communication. Quel genre d'aide envisagez-vous ?

    Nicholas Negroponte:
    J'envisage plusieurs possibilités. Premièrement, la fabrication massive d'ordinateurs à très faible prix qui pourraient être utilisés dans les pays où l'on est très sensible au fait qu'un ordinateur se vende 199 $ plutôt que 1500 $. Les prix actuels sont en partie artificiels et on peut les réduire avec la technologie et la fabrication en grande série. Deuxièmement, il faut créer une sorte de Commando de personnes qui aller sur place pour aider ces pays.

    Marc Berthiaume:
    Lorsque tout cela aura été réalisé, selon vous, qu'est-ce qui va changer le plus dans notre vie de tous les jours ?

    Nicholas Negroponte:
    Le changement le plus important, c'est que notre vie de tous les jours sera moins routinière. Aujourd'hui, nos vies ressemblent à un cycle incessant. Un observateur qui regarderait la Terre se dirait “ils arrivent au travail à 9h00 et partent à 17h00, et cela cause des bouchons de circulation, ils se reposent pendant les fins de semaine, etc.” Comme si l'obéissance était de règle pour la masse des gens. Je pense que l'un des grands changements de l'univers numérique, c'est qu'on aura une vie plus individuelle et personnalisée, très asynchrone. On pourra rester en pyjamas jusqu'à 11h, travailler plus souvent à la maison, de manière plus autonome. Il y aura beaucoup de changements à la suite de la mise en place du commerce électronique. Beaucoup de changements.

    Marc Berthiaume:
    N'y a-t-il pas également un risque d'isolement ?

    Nicholas Negroponte:
    Non. L'isolement est un drôle de concept. On s'imagine que l'on va être concentré devant l'ordinateur, que l'on va devenir introverti et narcissique. C'est exactement l'inverse que nous observons. Les jeunes qui ont consulté l'Internet en ont retiré amélioration de leurs aptitudes à socialiser, en fait, comme une expérience du monde. Pas la même bien sûr que celle que l'on acquiert à visiter l'Italie et à se promener sur la Piazza San Marco. Mais c'est une sorte d'interaction avec un monde plus vaste. Ils acquièrent des aptitudes sociales, et cela améliore leurs contacts personnels au lieu de les atténuer.

    Marc Berthiaume:
    À plus petite échelle, parlons de la télévision. Les ordinateurs vont ils remplacer les téléviseurs ?

    Nicholas Negroponte:
    Bien sûr qu'ils vont remplacer les téléviseurs. Le téléviseur est un ordinateur, du moins il va devenir un ordinateur sans clavier, avec un grand écran, quand la technologie sera numérique. Cela, c'est certain. Quant à la télévision elle-même, à la diffusion, elle va changer considérablement. Il y aura très peu d'émissions en temps réel, car cela ne sera plus justifié — sauf pour l'actualité, les événements sportifs et les résultats des élections. Tout le reste sera diffusé en temps non réel — non seulement en différé, mais on transmettra 5 heures de vidéo en 3 secondes à un appareil. La relation ne sera plus d'un à un. Actuellement, on assiste à cette situation étrange où une personne assise devant son téléviseur regarde des signaux envoyés ligne par ligne en synchronie parfaite avec un autre appareil qui est situé ailleurs. Tout cela, c'est révolu. Mais ce qui est encore plus important encore, ce sont tous ces enfants qui possèdent un ordinateur personnel, actuellement. Environ 80 % des adolescents américains ont un ordinateur personnel et fréquentent l'Internet. Ils ne regardent presque plus la télévision. Vous avez perdu cet auditoire. La télévision ne les intéresse plus. Ils préfèrent passer 5 heures sur l'Internet. Et ce sera un grand changement, car en l'an 2000 — très bientôt, donc — il y aura plus de gens sur l'Internet que devant la télé.

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    Marc Berthiaume:
    Donc, pour être encore dans le coup dans l'an 2000, les réseaux de télévision doivent changer leur vision du monde ?

    Nicholas Negroponte:
    Ils doivent s'engager dans la diffusion de données et délaisser leur vision étroite axée sur la télédiffusion.

    Marc Berthiaume:
    Dernière question. À quoi faut-il faire attention ? À vous entendre, tout ira pour le mieux...

    Nicholas Negroponte:
    Oui, je suis très optimiste, je sais. Il y a une chose à laquelle il faut faire attention : la sécurité et le droit à la vie privée. Selon moi, ce sont les deux questions les plus importantes. Au sens large comme au sens plus ponctuel. Ma vie privée en tant que citoyen, la sécurité à l'échelle nationale, les messages que nous envoyons et recevons... Ce sont des questions dont nous devons tenir compte, car on a faussement l'impression que l'univers numérique est moins sécuritaire que l'univers analogique. Or, c'est exactement le contraire. L'univers numérique est beaucoup plus sécuritaire — du moins, il a ce potentiel, il peut devenir plus sécuritaire. Nous pouvons transmettre des messages en toute sécurité, sans risque de décodage. Je peux transmettre des messages dont vous saurez qu'ils proviennent de moi. Il suffit d'avoir la volonté de le faire, et nos gouvernement doivent nous laisser le champ libre. Il s'agit actuellement d'un problème qui est plus d'ordre politique et social que technologique. L'univers numérique est très sûr [sécuritaire]. Nous devons maintenant sensibiliser les décideurs et les gouvernements à cette réalité afin qu'ils la mettent en oeuvre au lieu d'y mettre des freins comme ils le font actuellement.


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