3. HYPE ET HYPERMÉDIAS


L'information sans journalistes est un mythe. Soit, mais reste que ce n'est pas une raison pour les journalistes de rester à l'écart de ce qu'on appelle les "autoroutes électroniques". Le cyberspace est en train de transformer la pratique du métier. Vous ne pouvez plus ignorer ce monde; autrement, c'est ce monde qui va vous ignorer.

Dans le dernier Wired, Vint Cerf, l'un des créateurs de l'Internet, se remémore avec un brin de nostalgie l'époque pas si lointaine où l'espace cybernétique était réservé à une clique d'initiés. C'était un "lieu" presque privé, connu d'une petite communauté d'universitaires qui s'en servait comme d'un medium Ð dans le sens de moyen de communication Ð exclusif.

Mais depuis quelques années, zap! le public a débarqué en vrac sur le Net. Le cyberspace est devenu la plus formidable agora du globe. Le medium quasi privé est devenu média public. Car ce qu'on appelle les «autoroutes électroniques» sont bel et bien un nouveau média, à ranger aux côtés de la presse écrite, de la radio et de la télévision. Sauf qu'avec les journaux et la presse électronique, l'information ne circule que dans un sens: du diffuseur au consommateur. Sur le Net, elle circule dans plusieurs sens à la fois: tout le monde peut être diffuseur et consommateur en même temps.

C'est ce qui a fait craindre à plusieurs artisans de l'information de perdre leur job. En effet, si, sur l'Internet, tous peuvent diffuser leur information, si entreprises et gouvernements peuvent rejoindre directement leurs clientèles, que restera-t-il du métier de journaliste? Politiciens et vendeurs de tout acabit veulent de plus en plus passer par-dessus les journalistes. L'Internet est-il la réponse à leurs rêves les plus fous? J'ai posé la question, par voie électronique, à quelques collègues branchés.

Overdose d'information

Réalisateur du magazine économique de la SRC télé, À tout prix, Normand Gagné (ngagne@cam.org) croit que les journalistes auront toujours leur place: "Les gens qui sont branchés auront de plus en plus d'informations à se mettre sous la main. Mais il leur faudra aussi faire le menage là-dedans. Il faudra donc toujours des journalistes pour distinguer ce qui est important de ce qui ne l'est pas, commenter ces informations, les expliquer etc..."

Le journaliste indépendant Emru Townsend (switch@bix.com) abonde dans le même sens: "Depuis que les ordinateurs personnels se généralisent, les questions du genre: 'Les musiciens seront-ils remplacés par l'interface musicale MIDI?' Toujours, la réponse a été: 'Non!' Avec MIDI, le pouvoir de faire de la musique a été démocratisé. Mais seuls les musiciens ont l'expérience pour en faire de façon professionnelle. Les journalistes sont les professionnels du tri et de la présentation de l'information; ce qui n'est pas donné à tout le monde."

La rédactrice en chef d'enRoute, Lise Ravary (ravary@cam.org), va plus loin: "Sur l'inforoute, il faudra bien que quelqu'un filtre toute cette masse d'informations et nous la présente de manière logique, vérifiée à la source." Cette notion de vérification est capitale. Non seulement les journalistes resteront pertinents en tant que "digesteurs" d'information, mais leur rôle de vérificateurs sera plus important que jamais. Sur les milliers d'"informateurs" qui surfent l'Internet, il y a beaucoup non pas de fraudeurs, mais de gens bien intentionnés qui vont retransmettre un renseignement qu'ils ont lu ou entendu quelque part. C'est la conversation de taverne, à la puissance mille. Le véritable témoignage de première main est rare.

Si la place du journalisme est sauve, reste cependant à voir comment le métier sera transformé au fur et à mesure que les inforoutes se généraliseront. "Nous devrons nous spécialiser de plus en plus", opine Lise Ravary. Comme Monsieur et Madame Tout-le-monde auront accès à des banques de données sur des sujets de plus en plus pointus, explique-t-elle, les reporters généralistes seront de moins en moins en demande par rapport aux spécialistes. "Nous devrons être de plus en plus sophistiqués, poursuit-elle, tant dans notre pensée, que dans notre maîtrise des différents outils de recherche." Plus que jamais, les reporters devront amener une plus-value à l'information qu'ils livreront. "Si nous nous complaisons dans un role de courroie de transmission, conclut Lise Ravary, nous allons mourir. Autoroute électronique ou pas."

Hypermédias

Et les médias eux-mêmes seront-ils transformés? Il n'y a que peu d'entreprises de presse qui sont branchées sur le cyberspace. Les hebdos alternatifs Voir et Mirror font, depuis l'été dernier, quelques efforts pour rendre une version "online" de leurs contenus. The Gazette a présenté lors du dernier congrès de la FPJQ un exemple de son journal "interactif" (mot dont on a tendance à abuser), journal qui sera éventuellement disponible sur le Net.

Mais pour réellement voir à quoi ressemble un journal électronique, il faut visiter le Libertel de la Capitale nationale (LCN, ou Freenet d'Ottawa) où le quotidien Le Droit, dispose d'une zone depuis quelque temps. Premier média francophone sur le cyberspace en Amérique du Nord, Le Droit est en effet accessible aux quelque 25 000 abonnés du LCN (par telnet: freenet.carleton.ca). Comme un freenet est prévu à Montréal pour le printemps 1995, une visite du site du Droit peut donner une idée de ce à quoi pourraient ressembler les futurs sites de La Presse ou du Devoir.

À partir du menu principal du LCN, l'usager invoque la zone "médias", où se retrouvent déjà le Citizen, le Hill Times, CJOH et bien d'autres. En sélectionnant Le Droit, un sous-menu apparaît, présentant les différents services offerts par le quotidien franco-ontarien.

On y trouve tout d'abord des infos générales sur le journal: numéros de téléphones et de fax de la rédaction ou des petites annonces, par exemple, ainsi que les adresses électroniques des cinq journalistes qui, sur leur temps, construisent petit à petit la zone du Droit parce qu'ils y croient: "Comme dans toutes les boîtes, indique le rédacteur en chef Claude Beauregard (az776@freenet.carleton.ca), ça ne prend qu'un petit groupe de maniaques de l'informatique pour faire bouger les choses."

Ailleurs, un sous-menu appelé "@ vous la parole" est encore plus intéressant. Il s'agit d'une section courrier, comme on en retrouve dans tous les journaux, mais où tout est ouvert: les lecteurs peuvent lire les lettres envoyées par les autres, et y répondre. Ceci génère souvent des débats très vifs sur les sujets de l'heure. Plus qu'un courrier, cette section est un véritable forum. Et quand les journalistes participent à ces débats, vous avez rien de moins qu'un journal interactif.

Tout cela est tripant, mais ce n'est encore rien par rapport à ce que nos voisins du sud ont déjà lancé. La révolution digitale commence à faire émerger là-bas de nouvelles entreprises de presse disponibles uniquement sur le cyberspace. Ces hypermédias ne supplanteront ni les journaux, ni la télé; ils viendront s'ajouter à eux comme une source d'information supplémentaire pour le public. Si vous avez accès au World Wide Web, vous connaissez sans doute HotWired (http://www.hotwired.com/), l'hypermédia du mensuel Wired, dont le contenu est tout à fait différent. Croisement entre le magazine, et, dans une moindre mesure, la radio et la télé, HotWired offre un tour du monde en textes, images, extraits sonores et séquences vidéo. Un nouveau genre de journalisme s'y développe. Surfez-y un brin. Vous y constaterez que si le Net ne détruira pas votre job, il lui donnera un sacré coup de vieux.

D'ici là, cliquez ici pour savoir qui se sert du Net, chez les journalistes québécois, et comment.

©1994 Jean-Hugues Roy