Les grands médias et Internet :
Le grand saut


La plupart des grands médias ont passé l'étape de familiarisation avec l'Internet. L'heure est désormais aux expériences, aux investissements médiatiques. Si certains se jettent carrément dans la piscine de l'espace cybernétique; d'autres, plus frileux, restent prudemment sur le bord, osant à peine se tremper le gros orteil dedans..


Qu'ont en commun le New York Times, le Daily Telegraph de Londres, Time Magazine, Der Spiegel et la BBC? Tous ont leur "site" sur Internet, un miroir virtuel de leurs contenus imprimés ou diffusés conventionnellement, et même plus.

Qu'ont en commun La Presse, Le Devoir, Le Soleil et Radio-Canada? Tous demeurent plus ou moins dans les limbes de ce nouveau médium de communication, se contentant de quelques adresses électroniques et n'explorant que timidement toutes les possibilités du Net.

Ceux qui ne plongent pas

Ça grenouille quand même ferme dans les salles de rédaction. Une poignée de branchés diffusent la bonne nouvelle et transmettent le virus de la télématique à leurs collègues. Un seul problème: il leur reste à convaincre leurs boss.

C'est, en tout cas, le problème de Roland-Yves Carignan, journaliste pupitreur au Devoir (courrier@LeDevoir.qc.ca), et de Christian Guy, superviseur à la promotion au même quotidien. Tous deux font partie d'un espèce de "comité fantôme" qui pousse à l'interne pour que Le Devoir emprunte la voie tracée par nombre de quotidiens américains et britanniques et dispose d'une présence sur le World Wide Web, la partie la plus conviviale de l'Internet. Une ébauche de site est déjà prête, avance Christian Guy, qui l'a programmé durant à temps perdu avec un collègue, Yves William. "Il suffit d'allumer un interrupteur pour qu'il soit disponible aux millions d'internautes dans le monde", dit-il. Le site est en quelque sorte un support électronique au journal écrit, avec divers forums de discussion qui font déborder le quotidien en dehors des limites du papier.

Compte tenu des quelques coups de griffe de Lise Bissonnette contre Internet, les branchés du Devoir sont plutôt pessimistes.

Chroniqueur au Soleil (Le_Soleil@infopuq.uquebec.ca), Yves Bernier a un peu plus de chance: "Le 28 mars dernier, se souvient-il très exactement, quand il a lancé la nouvelle maquette du Soleil, le président a terminé son discours avec cette phrase: “Le temps est maintenant venu d'entrer sur l'autoroute de l'information”!" Mais au-delà de cette intention, "je n'ai encore rien vu de concret sur la table, dit Bernier. L'entreprise semble rendue à la rivière, mais elle ne passe pas le pont."

Bernier a rédigé un projet pour la mise en ligne du quotidien de la Vieille Capitale. "Il n'y a pas si longtemps, quand le journal était encore sur la rue Saint-Vallier, explique-t-il, les lecteurs pouvaient se présenter au Centre de documentation et consulter les archives du journal sur microfilm. Mais le Centre n'est plus accessible au public, déplore Bernier. Aujourd'hui, le journal est sur CD-ROM. Il n'y a rien qui nous empêche de mettre ça en ligne! L'Internet est l'outil qui nous permettrait de travailler à nouveau en étroite collaboration avec nos lecteurs!"

Si l'on se fie à l'expérience -fort bien réussie- de l'Electronic Telegraph, extension cybernétique du Daily Telegraph (voir illustration), qui appartient, comme Le Soleil, à Conrad Black, il est permis à Yves Bernier d'être optimiste.

Le plus prudent des quotidiens est sans aucun doute La Presse: "Notre position, précise Claude Masson, éditeur adjoint, c'est d'être très aux aguets de tout ce qui se prépare du côté de ces nouvelles technologies de l'information, tout en y allant avec prudence. On n'oublie jamais que notre produit prioritaire, c'est le journal."

Pour tout projet "interactif", M. Masson cite avec fierté Info-Bref Bell, service d'information téléphonique aux horizons passablement limités quand on les compare à ceux de l'Internet. The Gazette offre à ses lecteurs un service semblable depuis plusieurs années!

Ceux qui plongent

En fait, The Gazette, avec son projet "Newspaper for the Future", se distingue comme un des médias québécois les plus actifs sur le plan des nouvelles technologies. Ceux qui étaient au congrès de la FPJQ, à Sherbrooke, en novembre dernier, on pu avoir un aperçu de ce que prépare le quotidien anglophone: un site où l'affichage ressemble énormément à une page de journal en couleurs, sauf que les photos deviennent des clips vidéos quand on clique dessus.

Mais le projet restera un projet encore un bon moment: la technologie actuelle ne permet pas une transmission rapide de fichiers volumineux comme ce que préparent les techniciens de la Gazette. À plus court terme, le quotidien travaille plutôt sur un CD-ROM qui contiendra l'ensemble du contenu du journal -textes et photos- pour l'année 1995, selon Michael Dugas, responsable des nouvelles technologies. On décidera ultérieurement si l'expérience vaut la peine d'être renouvelée chaque année. Du côté des grands médias américains, seul Newsweek a mis le gros de ses énergies sur un CD-ROM.

Une autre entreprise où les efforts sont intéressants est Radio-Canada. Fin avril 95, on répertoriait déjà plus de 650 adresses WWW ou de courrier électronique coast to coast -une adresse peut appartenir à une émission, à un département ou à une personne (journaliste, réalisatrice, recherchiste, etc.)-. "Mais la plupart de ces adresses appartiennent au réseau anglais", précise André Roberge (aroberge@toronto.cbc.ca), analyste en charge du plan d'ensemble de branchement Internet de la SRC.

Selon Roberge, le Net (ou quelque chose de semblable) va bientôt remplacer la télé et la radio, rien de moins: "Quand la rapidité des communications et la compression des données le permettront, il sera possible d'enregistrer toutes les émissions en format numérique, émissions qui n'auront même plus besoin d'être diffusées à heure donnée sur le spectre, puisque tout le monde pourra les télécharger sur son ordinateur et les visionner à sa guise." Keith Spicer et le CRTC n'ont qu'à bien se tenir!

Du côté de TVA, l'utilisation du Net par les journalistes reste limitée. Mais avec l'arrivée, à la fin avril, de Roch Magnan comme producteur délégué, les choses risquent de s'accélérer un brin. Magnan a fait entrer l'Internet dans les mŌurs à la télé anglaise de la CBC à Montréal: les émissions Newswatch et CityBeat, notamment, se servent quotidiennement de la télématique pour interagir avec leur auditoire, pour faire de la recherche; et s'en serviront d'ici peu pour archiver leurs documentaires. À TVA, Magnan promet "inévitablement" un site World Wide Web pour TVA: Mongrain doublera-t-il Derome sur l'inforoute?

Un cas à part: le Journal de Montréal

Mais de toutes les expériences, la plus inattendue vient du Journal de Montréal. La salle de nouvelles du quotidien de la rue Frontenac est bien mal équipée (un seul terminal relié au Net). C'est que, contrairement à ce qui se passe dans les autres médias, l'intérêt pour le virage cybernétique vient non pas des journalistes, mais de la haute direction. Jacques Lamontagne, président de Québécor Multimédia, explique en ces termes l'intérêt bien dissimulé de Pierre Péladeau pour les nouvelles technologies: "Bientôt, dit-il, le numérique sera l'un des secteurs d'activité les plus importants du monde occidental. Le jour où le numérique aura un impact, il en aura un gros; et on sera là. Autour de nous, il y en a qui sont tellement ancrés dans leur vision du papier qu'ils ne voient pas le train arriver."

Le Journal de Montréal a été le tout premier média québécois à utiliser le World Wide Web pour diffuser son contenu. Articles et publicités ont été zappées au grand complet au cours de deux expériences, le 10 juin 1994, et le 20 mars 1995. Dès septembre prochain, annonce Québécor, le Journal aura sa piaule permanente sur le Web.

"On ne prévoit pas de rentabilité avant plusieurs années, indique M. Lamontagne. Mais on trouve qu'il est important d'essayer des choses maintenant, en vue de créer le média. Quand la télé est apparue, dans les années 40, elle n'a pas fait disparaître la radio ou les journaux, elle n'a fait que se tailler une place dans l'assiette du marché. Les nouveaux médias numériques vont faire la même chose."

Un nouveau marché, une nouvelle concentration

C'est en écoutant Jean Lamontagne, qu'on se rend compte qu'au fond, cette course au multimédia n'est qu'une question de gros sous. À part Québécor, une seule autre entreprise québécoise l'a pigé: Cedrom/SNI. Les "architectes de l'information" (pour reprendre le slogan de la compagnie) produisent, entre autres, le CD-Actualités, base de données des articles de La Presse, du Devoir, du Droit, du Soleil, de L'actualité et de Voir.

Mais il y a plus. Cedrom/SNI est en train de tester un nouveau produit, Si3 (pour "Système intelligent d'information et d'intégration"), qu'elle prévoit mettre en vente dès juillet, selon Benoît Dubuc, responsable du projet.

En schématisant, Si3 sera un puissant service de clipping électronique réunissant, en plus des six journaux présents sur le CD-Actualités, les titres des chaînes Southam et Transcontinental, ainsi que le Globe&Mail. Grandes entreprises, institutions et gouvernements pourront s'y abonner et consulter la banque au moyen d'un appareil spécial, ou directement sur le World Wide Web. Cedrom/SNI a d'ailleurs reçu une subvention du Fonds de l'autoroute de l'information pour développer la facette Internet de Si3.

Le service sera tellement efficace, que les médias réunis sous le parapluie Cedrom/SNI n'ont plus aucun intérêt à développer de site Internet autonome, indique Dubuc.

Tout cela peut paraître vaporeux pour le non-initié. Mais l'enjeu est de taille. En effet, Cedrom/SNI est en train de concentrer en quasi-monopole la diffusion électronique de l'information au Québec, ce qui en inquiète plus d'un: "Si les journalistes disent OK à cela, prévient Roland-Yves Carignan, ils ne contrôleront même plus la diffusion de leur propre journal." Le Devoir produisait en effet Le Bulletin International, un condensé quotidien de son contenu qu'il envoyait aux délégations du Québec à l'étranger. "Mais c'est Cedrom/SNI qui s'en occupe désormais", indique Christian Guy.

La Presse a, par exemple, refusé d'aller sur UBI, le projet d'autoroute électronique de Vidéotron, parce que cela risquait de concurrencer Si3, indique Claude Masson.

"Mais il faudrait faire attention de ne pas se retrouver pieds et poings liés avec une seule entreprise", souligne quand même l'éditeur-adjoint de La Presse. La pluralité des sources d'information dans le monde numérique de demain en dépend.


Certaines parties de ce texte sont tirées d'un article précédemment publié par Pascal Lapointe, journaliste indépendant.


©1995 Jean-Hugues Roy