Le base-jumping

Ces merveilleux fous volants

Un texte paru dans Voirparu dans VOIR le 13 avril 1995

Habituellement, les parachutistes sautent du haut d'un avion. Les adeptes du BASE-Jumping, eux, sautent du haut de buildings, de ponts, d'antennes. Une poignée de Québécois pratiquent ce sport dangereux et illégal. Nous en avons rencontré trois. Trois maniaques, qui rêvent de se taper le mât du Stade.
La scène se déroule dans un bar rock pareil à tous les bars rock de la province. Un groupe joue du Led Zep, des types jouent au billard. Mais dans un coin, entre la cantine et les pin-balls, se trouve un personnage qu'on ne s'attendrait jamais à trouver dans un bar: un parachutiste! Thierry, tuque de snowboarder sur la tête, étend la voilure de son parachute par terre, pour ensuite la plier et la rentrer dans son petit sac à dos.

L'opération prend une vingtaine de minutes. Vingt minutes qui ne serviront qu'à faire un saut de quelques secondes.

L'aéroport le plus proche se trouve pourtant à des kilomètres du bar où nous nous trouvons. C'est que Thierry n'effectuera pas son saut à partir d'un avion. Ingénieur de 25 ans, Thierry est un adepte du sport le plus rock'n'roll de la planète: le BASE-Jumping.

Les BASE-Jumpers sont des parachutistes comme les autres, sauf qu'ils ne sautent qu'à partir d'objets fixes. Et leurs sauts, au lieu de durer quatre ou cinq minutes, durent quatre ou cinq secondes. Le mot BASE est d'ailleurs l'acronyme, en anglais, des quatre types d'objets qu'ils affectionnent: Buildings, Antennas, Span (ponts), Earth (falaises). Pour être membre de la World BASE Association, un regroupement basé à Houston qui ne compte même pas 1000 membres, il faut avoir effectué un saut à partir d'un de ces quatre tremplins. On estime qu'il y a environ 4500 BASE-Jumpers dans le monde. Au Québec, la communauté se compte sur les doigts d'une seule main.

Pendant que Thierry achève de plier son parachute, son collègue Michel raconte comment il a "importé" le BASE-Jumping au Québec, en 1988.

Haut fonctionnaire de 41 ans et parachutiste d'expérience, Michel avait entendu parler du Bridge Day, rassemblement annuel des BASE-Jumpers du monde entier: "Il y a des gens qui viennent d'Allemagne et du Japon pour participer à cet événement", dit-il. Tous les troisième samedi d'octobre, près du petit bled de Fayetteville, en Virginie occidentale, des BASE-Jumpers sautent du pont qui surplombe la New River Gorge, une gorge profonde de 267 mètreset ce, en toute légalité. Michel a décidé d'essayer.

Depuis, Thierry et Michel ont effectué une centaine de sauts au Québec, tous clandestins.

Car en plus d'être périlleux, le BASE est illégal.

Un saut dans la nuit

L'hiver dernier, j'ai été témoin d'une séance de BASE-Jumping. Étant donné le caractère illégal de l'acte, je ne peux décrire qu'en termes généraux le lieu où Thierry, Michel et Jenny ont sauté. Disons simplement que mes trois acolytes et moi avons escaladé sans autorisation une structure appartenant à une société d'État, située près d'un important cours d'eau.

Paranoïa exagérée? Nenni. Une amie américaine de Thierry risque six mois de taule pour avoir effectué un saut illégal. Toute personne qui est surprise à entrer avec de l'équipement de parachutisme dans le parc national de Yosemite, en Californie (où se trouve El Capitán, un escarpement populaire auprès des BASE-Jumpers), est passible de prison.

Au Québec, rien de fâcheux n'est arrivé. Mais Thierry a vécu quelques close calls: "J'aime mieux ne pas en parler", dit-il. Il y a des sauteurs américains pour qui le trip principal du BASE est le côté illégal de l'activité. "Pour eux, c'est le chocolat sur le sundae, dit Thierry. Moi, je ne suis pas friand de ce chocolat-là. Ça ne me fait pas triper pantoute."

Le saut auquel j'ai assisté s'est déroulé au beau milieu de la nuit.

Recouverte d'un frimas glissant, la structure que nous avons escaladée n'était pas facile à grimper. Mais une fois rendus au sommet, la vue était spectaculaire: la lune au-dessus de nos têtes, les glaces tourbillonnant sous nos pieds, une centaine de mètres plus bas: "Bienvenue dans notre petit paradis", lança Thierry.

Les harnais de leur sac-à-dos leur enserrant l'aine et les aisselles, les trois sauteurs prirent le temps de souffler en pliant leurs extracteurs _ l'extracteur est ce petit parachute qui se gonfle en premier et qui fait sortir la voilure principale du sac.

Jenny décida qu'elle sauterait la première. Elle enjamba le garde-fou, se retrouvant les orteils dans le vide. S'agrippant à la balustrade, elle plia les genoux, comme pour se donner un peu plus de swing. Après avoir jeté un coup d'oeil à Thierry, elle compta: "Three... two... one... SEE YA!!!!!", et se précipita dans le vide.

Resté en retrait, accroché à la structure, j'ai vu Jenny disparaître rapidement à la verticale. Je me suis précipité sur la balustrade pour la voir tomber le long de la structure d'acier. Sa chute, le premier saut de BASE que j'aie jamais vu, m'a paru durer une éternité. Je croyais qu'elle allait s'écraser dans la neige, tant elle s'éloignait de nous rapidement. En une seconde, elle avait parcouru cinq mètres. En deux secondes, vingt. Et en trois secondes, elle était déjà presque à mi-chemin entre le sommet de la structure et le sol et sa vitesse avait déjà atteint les cent km/heure!

Après à peine trois secondes de chute libre, sa voilure s'est déployée dans un "clac" sec. Le rectangle coloré du parachute a décrit quelques courbes gracieuses et dix-huit secondes plus tard, Jenny touchait le sol délicatement.

C'était au tour de Michel. "Salut ben, mon chum", me dit-il, avant de sauter dans le vide, avec la désinvolture de quelqu'un qui sauterait en bas d'une véranda. Sa voilure s'est ouverte après trois secondes, mais elle s'est chiffonnée sur la gauche, le faisant dériver contre son gré vers les glaces. Tout est rentré dans l'ordre, cependant, et Michel a rejoint Jenny dans la neige, sautant de joie comme un enfant ouvrant ses cadeaux de Noël.

Ne restait plus que Thierry, qui, en sautant, hurla: "J'aime la vie!"

Free-BASE

De retour au bar rock, des amis, qui avaient assisté au saut d'en bas, nous attendaient. Thierry est arrivé, fébrile: "J'ai le feeling que je suis amoureux. J'ai le goût de danser, de bouger, d'aimer, que la paix soit partout, que le monde sourie. Hostie que c'est débile!" On aurait dit qu'il avait gobé une couple d'ecstasy. "Je trouve ça drôle de comparer ça à de la drogue, dit-il. La drogue, c'est artificiel, alors que le BASE, c'est naturel."

Michel a récemment convaincu sa mère, âgée de 63 ans, de sauter en parachute du haut d'un avion: "Elle m'a dit que c'était la journée où elle s'était le mieux sentie dans sa peau, raconte-t-il, en souriant. C'est sûr que le BASE est risqué. Mais le risque, c'est le prix à payer pour vivre intensément. J'ai gagné ma vie comme pilote de brousse. J'ai essayé le motocross, le deltaplane et le parapente. Mais le BASE, c'est autre chose. À la limite, ce n'est même plus du sport, tant les émotions que tu éprouves te font prendre conscience de la vie. Ça te donne les larmes aux yeux, je te jure."

Les chercheurs qui étudient le phénomène amoureux ont depuis longtemps identifié la phényléthylamine (PEA) comme la responsable de cet état de grâce qu'on ressent aux premiers temps d'une relation. La PEA est une amphétamine naturelle, un speed maison, qui est rarement sécrétée dans d'autres situations, sauf lors de sauts en parachute. "La revue Psychologies a fait un article là-dessus", indique Michel.

Le Stade?

Jusqu'en 1980, on croyait qu'il n'était possible de faire du parachute qu'à partir d'un avion. 2000 pieds (600 mètres) est le plancher en dessous duquel il est dangereux d'ouvrir sa voilure, et aucun sauteur n'osait franchir ce seuil psychologique.

Mais cette année-là, Carl Boenish, un parachutiste de l'Arizona, et sa femme Jean se sont dit que s'ils sautaient à partir d'un objet fixe, ils pouvaient descendre sous les 600 mètres. Ils essayèrent de sauter en bas d'une falaise surplombant le Canyon de Chelly (200 mètres), et survécurent. Le BASE-Jumping était né.

Carl Boenish, le père de ce sport de fou, s'est tué en Norvège sur les flancs d'un ravin, en 1984. Une trentaine d'autres adeptes sont morts en quinze ans.

Mais ça n'a pas empêché un Britannique de se taper l'intérieur de la cathédrale Saint-Paul de Londres, en 1990. Un saut de 30 mètres et des poussières, le plus bas connu!

Les BASE-Jumpers ont leurs sites classiques: la tour Eiffel, le World Trade Center, le pont du Golden Gate ou le Salto Angel, la plus haute cascade du monde (979 m), au Venezuela. Mais de nombreux sites restent vierges, comme la Sears Tower, à Chicago; la tour de Tokyo, ou, plus près de nous, la tour du CN et le mât du Stade olympique.

Thierry a sauté du haut de quelques-uns des immeubles les plus élevés du centre-ville de Montréal. Mais il refuse de les nommer, car il veut les refaire un jour: "Le BASE est une activité fragile, dit-il. C'est important de ne pas brûler nos sites." Le seul endroit qu'il accepte de nommer est la tour du pavillon principal de l'Université de Montréal. Il a sauté en bas de la tour alors qu'elle était recouverte d'échafaudages. "Une fois, j'ai atterri en plein dans le rond gazonné, en bas!" dit-il.

De toute façon, Thierry ne saute pas souvent à partir d'immeubles. "Le centre-ville, c'est très compliqué, indique-t-il. Les turbulences qui enveloppent les immeubles peuvent faire plier ta voilure." Un building en forme de croix comme la Place Ville-Marie, par exemple, est un véritable casse-tête d'aérodynamique pouvant s'avérer fatal.

Michel, Thierry et Jenny ont fini la soirée à regarder des vidéos de leurs sauts: hop, en bas d'une antenne; hop, en bas d'un pont à partir d'une auto en mouvement; hop, en bas des Hautes gorges de la rivière Malbaie; hop, hop, hop. S'ils le pouvaient, les BASE-Jumpers sauteraient le monde entier.


©1995 Jean-Hugues Roy