Étalement urbain (1) : Dossier

Le blob

Un texte paru dans Voirparu dans VOIR le 25 février 1993

La grande région montréalaise se gonfle comme la grenouille qui voulait devenir aussi grosse que le boeuf. Pendant ce temps, le centre-ville s'effondre. Si ça continue, Montréal ressemblera bientôt à Milwaukee...
Telle une marée noire qui englue petit à petit un rivage, Montréal enduit lentement la campagne qui l'environne. La banlieue s'étend sans cesse plus loin, diluant le tissu urbain dans son sillage au point que les limites de la ville sont plus floues que jamais.

Où s'arrête Montréal? Statistique Canada englobe dans la Région métropolitaine de recensement (RMR) tout territoire dont la majorité des habitants travaillent ailleurs. La RMR de Montréal compte ainsi 104 municipalités de la région où vivaient 3,13 millions de personnes en 1991. Mais le Groupe de travail sur Montréal et sa région travaille avec une autre définition: le Grand Montréal, qui inclut la CUM et les 12 municipalités régionales de comté qui la ceinturent. Le Grand Montréal, c'est 136 municipalités et 3,23 millions d'âmes. Mais ce n'est pas tout: Bell Canada vient de faire éclater la métropole vers de nouveaux horizons en proposant, pour le 1er novembre prochain, que le service local de téléphone soit étendu à plus de 200 municipalités! Si le CRTC dit oui, on pourra appeler de Lacolle à Saint-Sauveur, de Rigaud à Sainte-Madeleine, sans passer par l'interurbain.

Le cancer de la ville

Pour plusieurs, l'étalement urbain est un mal qui ronge la ville et qu'il faut combattre avec la dernière énergie. Pour Robert Petrelli, prof d'études urbaines à l'UQAM, on a commis le péché originel durant les années 1960. "Montréal aurait eu besoin d'un schéma d'aménagement dès ce moment-là, dit-il. Ça aurait donné une structure à l'agglomération. On aurait balisé les grands axes de développement et, surtout, on aurait pu planifier un système de transport en commun qui aurait eu de l'allure." Mais les autorités du temps ont préféré pécher par omission. "On se disait: "Pas besoin de planifier quoi que ce soit, on va avoir sept millions d'habitants à l'an 2000!"", se souvient M. Petrelli. Résultat: Montréal reste la seule agglomération nord-américaine à ne pas avoir de schéma d'aménagement régional, et ça se voit.

L'absence d'aménagement régional permet à la banlieue de mener une féroce compétition à la ville centrale pour les gens, ainsi que pour les jobs... et de gagner. Aimant plus attirant pour les jeunes couples, la banlieue déséquilibre le centre. "Si la tendance se maintient, lance M. Petrelli, le centre-ville pourrait perdre entre 20 % et 25 % de ses emplois à moyen terme", ce qui serait désastreux pour le statut de la métropole, "car sans cette masse critique d'emplois au centre-ville, Montréal pourrait devenir une ville dont l'influence est comparable, à l'échelle nord-américaine, à celle de Milwaukee".

L'étalement est également une plaie d'un point de vue environnemental: "La banlieue propose le mode de vie le plus énergivore qui soit, indique Jean-François Lefebvre, étudiant associé au Groupe de recherche appliquée en macro-écologie (GRAME). Dans un paysage d'unifamiliales, on gaspille beaucoup d'énergie à déneiger, faire la cueillette des déchets ou entretenir les infrastructures." Sans compter qu'au fur et à mesure que la ville s'étale, les réseaux de transport en commun deviennent moins efficaces, ce qui encourage l'utilisation de l'automobile et se traduit par de plus importantes émissions de CO2 dans l'atmosphère.

Plus qu'un mal, l'étalement urbain est une absurdité, estime Serge Filion, président de la Corporation des urbanistes du Québec. "Les banlieues ont été construites pour loger les babyboomers, dit-il. Or, il n'y a plus de nouveaux babyboomers, mais on continue de construire de nouvelles banlieues. Les municipalités de périphérie se développent bêtement, parce que telle est la logique de la croissance." Cette logique a des effets désastreux sur la ville centrale. "L'étalement accélère la paupérisation des quartiers centraux de la ville", ajoute M. Filion. En réclamant de nouvelles routes et de nouvelles écoles, la périphérie draine des ressources qui ne sont pas affectées à la réfection des infrastructures vieillissantes du centre. C'est le phénomène du trou de beigne, un trou qui devient de plus en plus grand, note Pierre Godin, économiste avec la Ville de Montréal: "Laval aussi commence à subir les pressions de l'étalement. Les enfants qui y ont grandi vont s'établir plus loin, à Saint-Eustache ou à Boisbriand." Toutes les vieilles banlieues sont rejointes par le trou de beigne: on quitte Saint-Léonard pour Repentigny; Longueuil pour Sainte-Julie; Pierrefonds pour Saint-Lazare (voir texte en page 8).

Une fin à l'étalement ?

Mais tout le monde ne tremble pas nécessairement devant le spectre de l'étalement: "Il y a un hype à propos de l'étalement urbain en ce moment, et je n'accepte plus cela", lance Cameron Charlebois, président de l'Institut de développement urbain, association de grands promoteurs qui se spécialisent dans les édifices à bureaux. Pour M. Charlebois, l'étalement de Montréal n'a aucune commune mesure avec celui de Toronto ou de New York: "La situation n'est pas grave, ici. Si l'étalement se poursuivait sans fin, ce serait dommageable pour la région, mais ce n'est pas le cas. Pour nous, le babyboom est fini. On voit donc une fin à l'étalement."

Les chiffres tendent à donner raison à M. Charlebois. Entre 1971 et 1991, le nombre d'habitants du Grand Montréal a crû de 13,7 % seulement, alors que le nombre de ménages, lui, augmentait de 53,0 %, presque quatre fois plus vite! La ville a éclaté en même temps que la famille. Mais avec le temps, l'augmentation du nombre de ménages décélère. Selon le Groupe de travail sur Montréal et sa région, on ne comptera, en 2001, que 12,8 % de plus de ménages qu'en 1991. Les babyboomers semblent donc achever leur colonisation de la banlieue.

Mais pour Pierre Godin, on ne doit pas claironner la fin de l'étalement urbain pour autant. Entre 1978 et 1985, le moratoire sur la construction de nouvelles autoroutes, le zonage agricole, ainsi que la récession de 1981, avaient mis un frein à l'étalement urbain. Mais à la sortie de cette récession, "des études sur le nombre de permis de construction émis montrent qu'en 1985, 1986 et 1987, l'étalement urbain a repris de plus belle. Durant une récession, les gens remettent souvent à plus tard la décision d'acheter une maison, achat qu'ils effectuent dès que l'économie reprend, puisque les taux d'intérêt sont encore assez bas". Si l'étalement a quelque peu ralenti durant la présente récession, il risque de connaître une nouvelle flambée dès qu'on en sortira pour de bon.

Des solutions

Comment éviter l'éclatement? La Ville de Montréal s'efforce d'attirer des habitants au centre (voir texte en page 11). D'autres solutions sont envisageables. Robert Petrelli propose l'établissement d'une ceinture verte, semblable à celles dont se sont dotées Londres et Paris, pour endiguer le débordement urbain.

Serge Filion suggère quant à lui de surtaxer les habitants des banlieues en proportion de leur éloignement du centre, et de subventionner l'habitat au coeur de la ville. Il faut également décourager l'utilisation de l'automobile en haussant les tarifs de stationnement au centre-ville et en implantant des voies réservées pour le covoiturage sur les autoroutes et les ponts.

Jean-François Lefebvre, lui, préconise une surtaxe sur les terrains vacants en ville, ce qui forcerait leur développement, plutôt que celui de terrains en banlieue. Un retour du péage, sous une forme ou sous une autre, serait également souhaitable, selon lui.

Quelles que soient leurs suggestions, tous en appellent à une intervention musclée du gouvernement québécois. Québec, s'entendent-ils pour dire, doit réparer les effets désastreux de programmes comme "Mon taux, mon toit", qui se sont avérés de véritables subventions à l'habitation en banlieue. La création du Groupe de travail sur Montréal et sa région est une initiative louable, mais c'est trop peu, trop tard, déplore Robert Petrelli: "En termes de planification régionale, Toronto a une dizaine d'années d'avance sur nous."

Il est vrai que par rapport à ses cousines nord-américaines, Montréal est restée compacte. Mais les tentations à l'étalement demeurent. Les schémas d'aménagement des MRC (voir carte) veulent couvrir les campagnes de bungalows. Les sièges sociaux québécois de GM, Chrysler, Ford ou Procter & Gamble ne sont pas situés au centre-ville, mais à Pointe-Claire, une des futures Edge Cities les plus prometteuses de la couronne montréalaise (voir texte, page 12). Le pire est peut-être à venir et il est impératif de se prémunir contre l'étalement, car "si la région de Montréal connaît un autre boom, prévient Robert Petrelli, c'est la banlieue qui risque d'en récolter les plus beaux fruits".

Les audiences publiques du Groupe de travail sur Montréal et sa région auront lieu au Holiday Inn Crowne Plaza (métro Sherbrooke), entre 9 h et 18 h, les 6, 13, 20 et 27 mars; et entre 16 h et 22 h, les 11, 12, 19, 25 et 26 mars.


Carte de l'étalement urbain

L'étalement de Montréal depuis 1975. En plus foncé, les zones que les municipalités voudraient "urbaniser" selon les schémas d'aménagement des MRC. Le délire. (cartographie: Jean-Hugues Roy)


©1993 Jean-Hugues Roy