Jacques Gaillot

Messe pour un temps présent

Un texte paru dans Voirparu dans VOIR le 27 février 1992

Pour JACQUES GAILLOT, évêque normand de passage au Québec, il est temps que l'Église catholique ouvre ses portes aux femmes et aux hommes mariés. Mais Jean-Paul II est loin de succomber à la tentation.
Si l'Église catholique était un point de mire, elle serait criblée de trous. Tant de modernes lui ont décoché leurs èches depuis une génération qu'on la considère aujourd'hui comme une cible bien facile. Ce n'est cependant pas tous les jours qu'on voit un Monseigneur troquer la crosse pour l'arbalète du détracteur.

C'est le cas de Jacques Gaillot, depuis 10 ans évêque d'Évreux, un diocèse d'un demi-million d'âmes, niché entre Rouen et Paris, dans la campagne normande. À peine deux marches sous le pape dans la rigide hiérarchie catholique, Gaillot dérange. Pour l'archevêque de Paris, Mgr Lustiger, l'"évêque rouge" n'est qu'un gauchiste irresponsable et un traître à l'institution ecclésiale. Le nonce apostolique de France a d'ailleurs semoncé notre homme en ces termes: "Fermez un peu vos lèvres, vous parlez trop." En 1989, Gaillot a même demandé audience à Jean-Paul II afin de s'expliquer. En bon pasteur, le Saint-Père l'a envoyé paître. "Je suis sous haute surveillance", a confié l'intimé, sur les ondes de France Inter.

Monseigneur Gaillot, 56 ans, dérange d'abord parce qu'il est yéyé comme ce n'est pas permis pour un évêque. En 1988, il se rend à Tunis pour rencontrer Arafat. À la liturgie dans sa cathédrale, il préfère les manifs et les interventions médiatiques. De l'émission Ciel mon mardi au satirique Canard enchaîné, en passant par Lui (magazine "pour hommes") et le Gai Pied (revue de la communauté homosexuelle française), le prélat rock'n'roll bouscule délibérément la sclérose de l'appareil ecclésial.

Ce sont surtout les opinions qu'il émet lors de ces sorties qui dérangent les administrateurs du royaume de Dieu. Un des thèmes de prédilection de Mgr Gaillot est la sainte horreur qu'éprouve l'Église par rapport à la sexualité. L'éclatement de la retentissante affaire Mount Cashel à Terre-Neuve (où l'on a appris que des Frères des Écoles chrétiennes avaient agressé de jeunes garçons durant les années 1950) et, plus récemment, l'expulsion de deux ministres protestants de leur Église pour cause d'homosexualité avouée (Stan Richards, luthérien de Winnipeg et James Ferry, anglican de Toronto), rendent désormais incontournable le rapprochement entre sexe et religion.

Papesse un jour?

C'est ainsi que Jacques Gaillot est le premier évêque catholique à dénoncer, depuis 1988, l'acharnement du successeur de saint Pierre contre le condom. Il propose également l'ordination de femmes et s'oppose au dogme du célibat des prêtres. "On ne peut plus exclure les femmes, opine-t-il. De plus, il me semblerait meilleur pour le fonctionnement de l'Église qu'on ait la liberté de se marier. Ça me paraîtrait plus sain."

Par ces prises de position, il entre en con it direct avec l'autorité papale. En effet, à titre de représentant de Dieu sur Terre, le souverain pontife est censé être infaillible quand il réitère, comme il le fait régulièrement, que le célibat est in et que les femmes sont out. Qu'en pense l'évêque progressiste? "Il ne faut pas penser que tout dépend d'un homme, que tout relève du pape, dit-il. Ce serait mauvais pour l'Église. Par respect pour celui-ci, il ne faut pas donner une importance démesurée à un homme qui déciderait de tout."

Pour Gaillot, la structure de l'Église a grand besoin d'une cure de décentralisation. Il explique par exemple que son diocèse vit présentement une pénurie de prêtres. La seule façon de pallier ce manque, selon lui, serait de se dégager du joug de Rome et d'avoir le droit de passer la soutane à des femmes ou à des hommes mariés.

Mais lorsqu'il réclame ce droit, le monseigneur fait davantage preuve d'esprit pratique que de réel défi spirituel. "Ce qui m'importe, souligne-t-il, c'est que nous puissions avoir des prêtres. Mariés ou pas mariés, ce qui compte en premier, c'est que nos communautés chrétiennes aient des prêtres. Le statut civil de ceux-ci vient en second lieu."

De plus, le progressisme de l'évêque d'Évreux en matière sexuelle a des limites, vite atteintes. D'autres catholiques sont déjà allés beaucoup plus loin dans leur libre arbitre. Dans Des eunuques pour le royaume des cieux (Laffont, 1990), la théologienne allemande Uta Ranke-Heinemann (qui se vit d'ailleurs retirer sa chaire d'enseignement à l'Université de Essen en raison de ses thèses radicales) montre que l'hostilité actuelle de Jean-Paul II au plaisir et au sexe féminin perpétue une tradition vieille de deux millénaires. D'après elle, le contexte du début de l'ère chrétienne et les Saintes Écritures elles-mêmes permettent de déduire que Joseph et Marie se sont "charnellement connus" pour engendrer le Messie et que Jésus, comme tous les jeunes Juifs de son époque, était marié avant qu'il ne commence à répandre la Bonne Nouvelle à l'âge de 30 ans!

Lorsqu'on interroge Mgr Gaillot sur ces positions révolutionnaires de la théologie catholique ("Croyez-vous que Jésus ait eu une petite amie?"), il répond: "Je ne sais pas. Je ne me suis pas posé cette question. L'essentiel est que Jésus ait pu rencontrer les autres sans cet intérêt sexuel." Le Sauveur reste donc asexué, ou à tout le moins sexuellement inactif.

C'est toutefois quand on lui demande s'il serait prêt à accueillir des prêtres homosexuels que l'évêque d'Évreux fait preuve du plus de réserve: "Un prêtre, un évêque doit être capable d'entrer en relation avec les autres, les hommes comme les femmes. Des prêtres homosexuels auraient-ils cette disponibilité? Je ne sais trop."

Bien que dans son entrevue avec le Gai Pied, il dise soutenir les gais persécutés, Mgr Gaillot n'est pas prêt à les ordonner demain matin: "Je connais à Paris quelques prêtres qui sont homosexuels. Je connais un autre jeune homme qui est au séminaire et qui me l'a aussi avoué. Mais cette question n'est pas mûre chez nous. On ne l'a même pas posée. La société les exclut; l'Église les suspecte. Donc, ordonner quelqu'un qui avouerait publiquement son homosexualité, je ne vois pas très bien ça pour le moment..."

Même si ses ouailles elles-mêmes réclamaient, par un vote ou autrement, un gai pour célébrant, Mgr Gaillot avoue que "ça me poserait problème". Les tabous sont décidément coriaces au royaume de Dieu.

En dépit de ces quelques attachements aux traditions du clergé, l'évêque d'Évreux n'en demeure pas moins le mouton noir du catholicisme romain, une brebis drôlement égarée. Peut-être que dans ses rêves les plus fous, Jean-Paul II l'abandonne aux loups!


©1992 Jean-Hugues Roy