Les Grandes Gueules

Entre deux joints

Un texte du Journal VOIR paru dans VOIR, chronique Grandes Gueules, le 14 octobre 1993

Des thèmes occultés, dans cette campagne électorale dominée par les jobs et le déficit, il y en a plus qu'on pense. L'environnement est bien sûr le grand oublié. Mais le 16 octobre prochain, à 14 h, un smoke-in à la place Berri viendra rappeller aux candidats que le vote des amants de la marijuana compte lui aussi. Organisé par la Ligue antiprohibitionniste du Québec (LAQ) et Votre parti Rhinocéros, ce rassemblement viendra mettre en relief le nuage d'hypocrisie derrière lequel se cachent les politiciens en place.

Hypocrite numéro un: Kim Campbell. En mars dernier, la Colombienne avouait au chroniqueur Michel Vastel qu'elle avait déjà, au début des sixties, fumé un joint qu'un étudiant en architecture lui avait passé dans un party. Elle s'est même permis une pointe au président américain en prétendant qu'elle, au moins, avait avalé la fumée. Pendant qu'elle se constituait du capital politique grâce à la mari, cette même Kim Campbell présentait en coulisses un projet de loi qui allait faire badtripper davantage les usagers récréatifs du cannabis. S'il avait été adopté avant la fin de la dernière session aux Communes, le projet de loi C-85 sur les psychotropes aurait pénalisé non seulement la possession et le traffic de stups, mais aussi la "tentative d'obtention"! Et Jean Charest, qui surfa lui aussi sur la vague pot, d'applaudir à cette noble initiative. Il se mérite pour cela le titre d'hypocrite numéro deux.

Mais le plus hypocrite de tous, c'est Jean Chrétien. Pendant qu'un député néo-démocrate, Jim Fulton, faisait des pieds et des mains le printemps dernier pour présenter un projet de loi privé visant à décriminaliser le cannabis et à permettre aux gens d'en faire pousser chez eux, le leader libéral faisait la sourde oreille. Pourtant, en 1981, à l'époque où il était ministre de la Justice, Chrétien avait présenté un projet de loi qui proposait la même chose. Un lobby _ essentiellement ontarien _ de flics, de profs et de commissaires d'école avait fait éteindre le projet. Faudra lui demander, s'il devient p.m., quand il présentera à nouveau un projet de loi semblable...

Ce ne serait pas bête, lui qui parle continuellement de jobs. Le député Fulton prévoyait que des agriculteurs pourraient cultiver le chanvre à grande échelle. Avant qu'elle ne soit illégale, cette plante était en effet d'usage répandu dans l'industrie textile, un peu comme du coton ou du lin hallucinogènes. Selon un reportage diffusé à la radio de la SRC, dimanche dernier, le cannabis est la sixième culture maraîchère aux Pays-Bas! De plus, ça ferait un nouveau produit à taxer, et ce, sans les coûts sociaux des abus des drogues dures ou de l'alcool. Immoral, vous dites? À mon sens, l'ouverture d'un casino, où combien de gamblers compulsifs iront se ruiner, est moralement beaucoup plus difficile à justifier que la légalisation du cannabis.

Il y a une histoire que j'aime raconter à propos de mon enfance. Je suis bébé et mes parents peinent vainement à essayer de m'endormir. Ils décident d'aller faire un tour d'auto, mais rien n'y fait: je suis increvable. Fatigués, ils s'arrêtent sur le bord du boulevard Sainte-Rose et se roulent un joint, histoire de prendre ça cool. Pour maximiser l'effet, ils remontent les vitres et très vite, l'habitacle s'emboucane joyeusement. Affalé sur la banquette arrière, je respire malgré moi les vapeurs hallucinogènes et tombe, tout mou, dans les bras de Morphée.

Mes parents sont aux anges, non pas à cause des effets du cannabis, mais parce qu'ils viennent de découvrir un truc infaillible pour endormir leur monstre.

J'ai grandi avec le pot. Durant la crise d'octobre, mon père a eu la peur de sa vie quand des policiers ont sonné à la porte. Il craignait non pas d'être embarqué pour activités subversives, mais que les agents découvrent sa plantation au sous-sol. En 1979, ma mère, passionnée de botanique, a redécoré l'apartement au goût de l'époque en accrochant au mur quelques pages de son herbier, l'une d'entre elles arborant un exemplaire de Cannabis sativa, que le chat aimait particulièrement mâchouiller. Jusqu'à tout récemment, papa fumait encore son joint de hash chaque vendredi soir après le boulot. C'était un rituel apaisant: il effritait méticuleusement son minuscule bloc de résine, le mélangeait soigneusement avec du pot ou du tabac, roulait délicatement le tout dans une mince feuille de papier et prenait une longue prise en gardant la fumée dans ses poumons le plus longtemps possible, fumée qu'il relâchait dans une puissante exhalation qui embaumait toute la pièce.

La mari, ça me connaît. Pourtant, je ne suis pas un consommateur. Par révolte contre mes parents, je n'ai pas touché à un joint depuis le secondaire III. Je n'en pense pas moins qu'il est plus que temps de décriminaliser. La répression des fumeurs ludiques est une bêtise qui coûte une beurrée. Selon L'Événement du jeudi, qui publiait un dossier sur la dope dans son numéro du 23 septembre dernier, "70,2 % des interpellations en matière de drogue concernent des fumeurs de joints attrapés dans la rue". À Montréal, la situation est moins pire: 34,2 % des arrestations relatives à la drogue sur le territoire de la CUM ne concernaient que la possession simple, mais le cannabis constituait 96,1 % de toute la quantité de drogues saisies, à l'exclusion du LSD, par la brigade des stupéfiants du Service de police de la CUM. Résultat: 530 000 Canadiens (2 % de la population totale!) ont un casier judiciaire pour possession simple de pot ou de hash. Ce ne sont pas ces gens qui sont malades, c'est le système.

L'annexe de la Loi sur les stups se lit comme un plan de cours de chimie: attention, toxicomanes en puissance, sachez qu'il est interdit de consommer du 2-(p-éthoxybenzyl)-1-diéthylaminoéthyl-5-nitrobenzimidazole! Cette annexe dresse une liste de vingt (selon ma version du Code criminel, qui date de 1989) types de substances interdites, dont les deux premiers sont des alcaloïdes. Il semble exister deux poids, deux mesures dans notre société à l'égard des substances altérantes. D'une part, on interdit opium, morphine et cocaïne, alors qu'on tolère leurs cousines, la caféine et la nicotine, dont les effets sur le cerveau et sur le comportement sont, à une échelle différente, les mêmes. D'autre part, on interdit le cannabis, qui ne contient aucun alcaloïde, son principe actif étant le THC (tétrahydrocannabinol), un hallucinogène, certes, mais qui, selon Pierre Cloutier de la LAQ, n'engendrerait pas, comme les alcaloïdes, de phénomènes de dépendance ou d'accoutumance chez les usagers récréatifs et dont les vertus analgésiques sont reconnues, le THC étant de plus en plus utilisé aux États-Unis pour soulager les personnes atteintes du cancer ou du sida.

Rendez-vous, donc, ce samedi. Amenez votre herbe, et soyez sans crainte, la LAQ fournit, au cas où, les avocats.


©1993 Jean-Hugues Roy