Étalement urbain (4) : Saint-Lazare

À L'ouest d'Eden

Un texte paru dans Voirparu dans VOIR le 25 février 1993

Saint-Lazare est la quintessence de la nouvelle banlieue. Une ville en pleine expansion, qui vit à l'ère du fax. Et qui siphonne le West Island.
Quelque part, loin, très loin de Montréal, aussi loin du métro Berri-UQAM que Saint-Jérôme, Valleyfield ou Saint-Hyacinthe; le bras le plus avancé de la pieuvre banlieusarde montréalaise étend ses tentacules. Bienvenue à Saint-Lazare, comté de Vaudreuil. Ici, on est deux fois plus proche de la frontière ontarienne (à 23 km) que du mont Royal (à 45)!

Petit bled d'à peine 4 219 âmes en 1981, Saint-Lazare comptait déjà 5 064 personnes en 1986 pour ensuite bondir à 9 057 habitants en 1991. Ce sursaut de 78,9 % en cinq ans fait de Saint-Lazare la municipalité qui a connu la plus forte croissance au Canada entre les deux derniers recensements.

"On a sans doute déjà dépassé les 10 000 habitants au moment où l'on se parle, estime René Saint-Onge, jeune maire de la ville champignon. Et si tout se développait comme prévu, on pourrait bien se retrouver avec 25 000 personnes à l'an 2000."
Pourtant, une visite à Saint-Lazare ne laisse rien deviner de cette folle expansion. Après avoir traversé tout le West Island, franchi un pont, dépassé Dorion et roulé sur quelques rangs, on croirait avoir définitivement quitté la ville pour la campagne. Mais non: une intense circulation de camions trahit la frénésie de construction qui se déroule derrière les boisés qui longent la route. C'est que Saint-Lazare n'a rien en commun avec Laval ou Brossard, les archétypes de la banlieue québécoise. Ici, on ne construit pas des bungalows, mais des "fermettes". On n'entoure pas sa maison d'une pelouse, mais d'un sous-bois. Il y a de l'espace, et les Lazarois en profitent: le plan d'urbanisme, adopté en février 1992 (bien avant que Montréal n'adopte le sien), fixe à 20 000 pieds carrés la taille minimale des lots à construire. À titre de comparaison, les terrains des banlieues de la Rive-Sud font en moyenne moins de 4 000 pieds carrés!

On pourrait s'attendre à ce que pareil environnement soit dirigé par un maire dans la soixantaine, veston carreauté, cigare aux lèvres et se pétant les bretelle Or, M. le maire Saint-Onge (46 ans) ressemble plutôt à un yuppie de la rue Bernard. Powerbook sous le bras, ce professionnel non enseignant de la Commission scolaire des Trois-Lacs est maire à temps partiel depuis novembre 1990, et il a bien l'intention de mettre quelques balises au progrès phénoménal de sa municipalité.

Dans son bureau post-moderne, une carte illustre le territoire urbanisé de sa municipalité. Le bâti y est éparpillé en deux pôles principaux (le vieux village, et un récent développement résidentiel très luxueux), entourés de lambeaux de banlieue, isolés ça et là en plein champ. "Du beau saute-mouton", fait Saint-Onge, en racontant que certains de ces îlots urbains sont l'oeuvre d'"un ancien maire, propriétaire foncier, qui a fait dézoner ses terrains" pour pouvoir les lotir.

Certains de ces développements en saute-mouton sont tout à fait ahurissants. Dans un mignon boisé à flanc de colline, le long d'un rang bucolique aux confins ouest de la municipalité, trône le "Domaine Green Maple Hill", un amas d'une vingtaine de maisons unifamiliales. Pour ajouter une touche de kitsch à son lotissement, le promoteur a choisi de nommer les rues en l'honneur de l'industrie de l'érable: vous aimeriez habiter rue de la Tire, avenue du Sirop ou boulevard de la Bouilloire?

Ailleurs, en plein bois encore, le projet "Riva Ridge" a percé une longue rue de plus d'un kilomètre. Deux maisons seulement y sont construites, une seule est habitée. Le jour de ma visite, une équipe de l'Hydro était d'ailleurs à poser des fils sur une série de poteaux encore nus, afin d'alimenter en courant la seconde maison, située à 500 m de la première. Cette rue étrange s'achève sur un cul-de-sac au milieu de nulle part.

Bye-bye Montréal

Le maire Saint-Onge est tout à fait conscient que pareille croissance a un prix. Le réseau actuel d'approvisionnement en eau fonctionne au maximum de sa capacité. L'école élémentaire Auclair, de construction récente, est déjà pleine à craquer. La facture de déneigement est de plus en plus salée (Saint-Lazare compte 25 m de rue par habitant, contre à peine 2 m à Montréal). Et la criminalité monte en flèche, faisant des bonds annuels de 10 % à 20 % ces dernières années, indique Michel Laniel, du détachement de Vaudreuil de la Sûreté du Québec. Saint-Lazare ne compte que pour 10,7 % de la population de son territoire, mais pour 20 % à 25 % de la criminalité totale. C'est pour cela que depuis le 1er janvier 1992, les Lazarois peuvent compter sur leur propre service de police. Mais, selon le directeur Réjean Noiseux, les huit policiers en fonction sont déjà débordés: ils ont reçu près de 17 000 appels dans les dix premiers mois de l'année et "ça nous prendrait un enquêteur dès cette année", indique-t-il.

Malgré ces quelques pépins, Saint-Lazare continue d'attirer de nouveaux habitants, des expatriés du West Island pour la plupart. En dépit d'une forte augmentation des services, les taxes y demeurent très peu élevées: à 39 % seulement de la moyenne québécoise en 1991. Raison de plus, donc, pour endiguer quelque peu cette frénésie. "Dans le plan d'urbanisme, dit M. Saint-Onge, j'ai balisé le développement en imposant des zones de conservation", zones qui mettront un frein à l'anarchie suburbaine, promet-il.

Le maire est conscient que l'afflux de population dont il profite se fait au détriment de la ville centrale. Toutefois, il n'est pas prêt à geler cette croissance. "Je ne fais pas de promotion à tout casser pour attirer des gens à Saint-Lazare, dit-il, mais de là à stopper complètement notre développement économique pour le bien de Montréal, je n'ai pas cette grandeur d'âme." D'après lui, si Jean Doré était à sa place, il ferait exactement la même chose.

L'étalement urbain est peut-être un mal, reconnaît le maire Saint-Onge; mais ce mal est irréversible. "On est en train de vivre une véritable révolution socio-culturelle, lance-t-il, en faisant un geste en direction de son ordinateur portatif. On n'a plus besoin d'habiter en ville pour travailler." Lui-même originaire du quartier Maisonneuve, le maire dit aimer le centre-ville, le métro et la rue Saint-Denis. Mais pour son quotidien, et celui de sa famille, il préfère la périurbanité.

"Je ne suis pas responsable de l'étalement urbain, dit-il. Je ne peux pas renverser tout seul un mouvement qui m'a précédé de 10 ou 15 ans." Sans doute existe-t-il une solution miracle pour empêcher les Montréalais de fuir vers les périphéries de plus en plus éloignées, "mais je ne la connais pas", conclut M. Saint-Onge.

Peut-être faudrait-il une intervention divine à Montréal, semblable à celle qui permit à Lazare de ressusciter d'entre les morts...


©1993 Jean-Hugues Roy