Samedi, 28 octobre 2000
Enfant du siècle
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Enfin, te voilà! Quand on t'a vue, on a ignoré tous les prénoms qu'on avait imaginés et on a trouvé que Maude t'allait beaucoup mieux. Quand on passe à la pratique, parfois, les théories foutent le camp. Bienvenue sur Terre, petit enfant de l'an 2000. Tu n'avais pas une heure de vie que déjà tu étais exposée à la technologie: le Gameboy avec lequel ton grand frère a joué après que ta mère t'aie donné ton premier boire. |
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Voici donc tes spécifications techniques:
Durée du travail de maman : 10 heures Poids : 4,265 kg (9 lbs 6,5 oz) Taille : 57 cm (22,5 pouces) Bras : 2 Jambes : 2 Doigts : 10 Orteils : 10 Port caca : FireWire |
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Tu es née hier. Mais l'histoire de ta naissance commence le jour avant. C'était le 26, un jeudi. Je suis allé au travail en vélo et j'ai remarqué cette espèce de gros tigre sur le toit d'une station service du voisinage et j'ai pensé que, si tu pouvais le voir, cet artifice mercantile et ridicule te découragerait de la race humaine autant qu'il te ferait rigoler. |
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Puis, j'ai eu la même impression en passant devant le Future Shop de la rue Sainte-Catherine Ouest. Il était 8 h 30 du matin et une trentaine de personnes faisaient le pied de grue sur le trottoir en attendant que s'ouvrent les portes du magasin. Il y en avait même un, pauvre hère, qui avait passé la nuit dans son sac de couchage. Ces gens voulaient être les premiers à acheter une Playstation 2. Peut-être joueras-tu un jour avec ce bidule-là. Mais pour le moment, ce n'est d'aucun intérêt. |
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Juste à côté de là, j'ai vu cette affiche qui m'a donné des frissons. Elle disait: «Kill the rich», ce qui signifie «Tuez les riches». À la limite, je conçois. Mais c'est la deuxième proposition qui m'a donné la nausée: «Eat their babies», c'est-à-dire «Mangez leurs bébés». Je l'aurais bien mangé, moi, celui qui a pondu un slogan de crétins pareil! |
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Pendant ma journée, au boulot, ta maman m'a téléphoné pour me dire qu'elle avait des contractions de plus en plus rapprochées. Je me suis énervé un peu, et je suis rentré la retrouver. Regarde comme elle était grosse, ta maison. |
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Les contractions, ça joue le même rôle qu'un huissier : ça t'expulse de ta maison. Et ça fait mal sans bon sens, parait-il. Je parle à travers mon chapeau puisque j'ignore tout de ce qu'on ressent durant une contraction. Tu éprouveras peut-être ça un jour. Ton grand frère a beaucoup aidé ta mère ce soir-là. Il la réconfortait durant la vague des contractions et l'aidait à en noter la durée et la fréquence. |
| Pendant ce temps, je prenais des photos absolument inutiles, comme le remplissage de cette bouillotte. |
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Maman a travaillé toute la nuit, endurant des douleurs qui devenaient de plus en plus difficiles à tolérer. À 7 h 30, le matin du vendredi 27, quand elle n'en pouvait plus, nous sommes allés à l'hôpital du Sacré-Coeur, boulevard Gouin, où tu allais naître. En voici le portail, un mot très à la mode ces temps-ci. |
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Regarde les mains de ta mère. Elle a une contraction, mais elle ne serre pas les poings. Elle ouvre sa main. Elle laisse la douleur la traverser pour libérer des endorphines.
Je peux te confier quelque chose? Ça fait quinze ans que je la connais ta mère. Et l'amour, c'est comme un couteau. Avec les années, ça rouille et ça s'émousse. Mais de la voir affronter la douleur avec un tel cran, ça a aiguisé à nouveau mon amour pour elle. |
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Trois heures plus tard, tu naissais.
Je t'ai prise alors que seule ta tête était sortie de ta mère, et tu t'es tout de suite mise à pleurer, comme toutes les autres personnes présentes dans la pièce, d'ailleurs. Tu avais encore les jambes à l'intérieur de ta mère que tu t'exprimais déjà! Wow! Tu pars en lionne! |
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Ton grand frère était là. Il a tout vu. Il pleurait à chaudes larmes et te disait, en sanglotant : «Allô! T'es cute!». Quel «rush» ce fut pour lui. Je suis certain qu'il va se souvenir de ce coup de foudre toute sa vie. Il méritait bien une petite pause après tant d'émotions. |
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Voici la vue qu'on a de la fenêtre de ta chambre. C'est la superbe entrée de l'hôpital du Sacré-Coeur. Je le trouve apaisante, cette image. Je trouve ça important de naître dans un bel endroit. Et d'être bien entourée. Il y avait ta grand-mère Mamilou, l'accompagnante Sylvie qui a prodigué à ta mère les conseils dont elle avait besoin, et la Dr Lisanne, qui était drôle quand il le fallait, sérieuse quand il le fallait, bien qu'elle venait de passer deux nuits blanches d'affilée. |
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Il a fait doux, presque 20 degrés, le jour de ta naissance, ce qui est anormalement (mais agréablement) chaud pour un 27 octobre. Le ciel était bas, uniformément gris. Il laissait tomber quelques gouttes de pluie. Voici à quoi ressemblait le monde au moment où tu y es arrivée. En fait, cette photo a été prise vers 16 h 00 quand je suis allé reconduire Xavier et ta grand-mère à la maison. Ton odeur était encore avec nous dans l'auto, une odeur bizarre qui, selon Xavier, rappelle vaguement les chips Bar-B-Q. |
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Il était vidé, ton grand frère, et il avait grand besoin d'aller se reposer. Par ailleurs, il ne voulait pas manquer Sindbad sur Canal Famille. |
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Ensuite, je suis retourné à l'hôpital te voir avec ta maman quelque temps pour ensuite rentrer à la maison à mon tour. Le lendemain, c'est-à-dire aujourd'hui, tu as reçu une quinzaine de visiteurs, les bras chargés de cadeaux. Xavier était content de voir son ami Guillaume, avec qui il a échangé quelques trucs pour chépuquel niveau de Super Mario Bros Deluxe. Demain, tu arrives à la maison! |
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