Image de Sterling piquée de son site W3 Bruce Sterling
La fin de la culture



par Jean-Hugues Roy

Sterling et son auditoire
Celui qu'on a appelé le Mao du cyberespace, l'auteur de science-fiction Bruce Sterling, a livré une sacrée performance au 6e Symposium international d'art électronique (ISEA95), le 19 septembre dernier.
Devant un auditoire suspendu à ses lèvres, il a commencé par pourfendre les grandes entreprises qui capitalisent sur la frénésie entourant actuellement Internet. Un exemple? « La tentative arrogante de Bell Canada de se réserver l'expression "The Net" en tant que marque de commerce, a souligné Sterling. Bell devrait être poursuivie pour ça! »
Avec pareilles absurdités, a-t-il indiqué, on n'a plus besoin d'auteurs de science-fiction : « Les avocats spécialisés en marques de commerce fournissent toute la fantaisie dont le monde a besoin! »

Le Dead Media Project

Après ce préambule décapant, l'écrivain texan en est venu au vif du sujet. Il caresse en effet un projet étrange. Un projet qu'il ne pourra accomplir seul et qu'il ne veut pas accomplir seul non plus.
Ce projet collectif, qu'il a rendu public il y a un mois et demi environ, c'est le Dead Media Project (Projet des médias disparus).

Sterling a envie de délaisser quelque peu la science-fiction pour verser dans l'anthropologie des communications. L'idée de ce projet lui est venue alors qu'il réfléchissait sur les médias. « Les médias sont des produits comme tous les autres, fait-il remarquer. N'importe qui peut acheter des livres, des magazines, de la bande passante, des disquettes. » Sauf que les médias devraient être plus qu'un produit comme les autres, dit-il, « car c'est sur des supports médiatiques que se cristallise la pensée humaine ».

Sterling jetant des disquettes dans la foule
Sterling illustrant la faible valeur
des supports médiatiques d'aujourd'hui
en jetant des disquettes (flèche)
dans la foule, comme des frisbees.

Pourtant, les supports médiatiques sont fragiles. Beaucoup ont disparu dans l'histoire. Certains, même, ont été assassinés : « Qui se souvient du zoolotrope, du fantascope, du kinétoscope d'Edison? demande Sterling. Le cinéma les a tués! »

Justement, l'auteur du Hacker Crackdown avait un de ces supports médiatiques disparus dans sa poche : un quipu.
Sterling déployant un quipu

Un quiquoi?

Un quipu (prononcez « qui-pou »), ces espèces de bracelets de tissu que les Incas utilisaient on ne sait trop à quelle fin, précisément. Les quipus avaient ceci de particulier qu'ils étaient faits d'une large bande de tissu centrale, à laquelle se rattachaient des bandes plus étroites, auxquelles se rattachaient encore d'autres bandes, encore plus étroites. Représentations textiles de réseaux, les quipus les plus élaborés comprenaient ainsi jusqu'à six sous-répertoires, a indiqué Sterling, en empruntant au vocabulaire de l'informatique.

« Quand on y pense, les quipus étaient un média en leur temps. Même si on ne sait pas à quoi ils servaient exactement, ils consistaient néanmoins en une représentation ordonnée du monde. » Les wampums des Premières Nations (les Mohawks, par exemple, s'en servaient) sont un autre exemple de support médiatique disparu.

Mais où Sterling voulait-il en venir, exactement?

En faisant ainsi une nécrologie des supports médiatiques, Bruce Sterling veut nous faire réaliser la fragilité de la cyberculture.
« Mon PowerBook 180! », lança-t-il, un filet d'émotion dans la voix, en soulevant son ordinateur portatif à bout de bras sur la scène. « Comment ai-je fait pour m'attacher à ce point à un appareil dont l'espérance de vie ne dépasse pas celle d'un hamster? »

Les ordinateurs, supports médiatiques par excellence de cette fin de millénaire, s'éteignent à une vitesse phénoménale. Le quipu, ou même le kinétoscope d'Edison sont des modèles de pérennité en comparaison, a soutenu l'écrivain.
« Qui se souvient du CompuPro Big-16, de l'Intertext SuperBrain II ou du Sinclair Z-80? Nous vivons à l'âge d'or des médias éphémères. » « Le meilleur exemple? Windows 95, d'une honnêteté rafraîchissante, a souligné Sterling avec ironie, parce que son nom même tient lieu de date d'expiration! »

Puis, Sterling a terminé son allocution là-dessus.

Sterling, quittant la salle Mais une question littéralement hurlée par un spectateur, représentant de la « Société de conservation du présent » (nom drôlement approprié au genre de discussion qui avait cours!), vint projeter le débat un peu plus loin :

On peut lire les tablettes des Sumériens, les stèles des Romains. Mais se souviendra-t-on des oeuvres se trouvant sur les supports médiatiques de la seconde moitié du vingtième siècle, culture magnétisée et numérisée comme jamais?
En d'autres termes, la mort des médias, est-ce la mort de la culture?

Sterling n'avait pas de réponse...
Et sa conférence, comme cet article, se termina en queue de poisson.




Cet article a été mis en ligne le 25 septembre 1995

Électro-feedback