L'Électron libre

1er zap - Juin 1995

L'hyper-entrevue

Jacques Parizeau


Le verbatim, avec, [quelques notes scénographiques et impressions]


Q. : Est-ce que c'était la première fois que vous frôliez la mort comme ça?

R. : C'était la deuxième fois qu'une histoire d'avion, comme ça, arrive. La première fois, il y a peut-être 25 ans, j'étais dans les Antilles sur un petit avion, d'une petite ligne commerciale. Un moteur de côté avait pris feu. C'est pas très drôle!


Q. : Comme ministre des Communications, d'abord, comment expliquez-vous que le Québec soit la dernière province à avoir son site sur Internet comme ça. On a failli se faire déborder par les TNO!

R. : Je ne l'explique pas. C'est arrivé comme un accident. Et quand on s'en est rendu compte - je pense que c'est mon attachée de presse, Mme Gagnon, qui s'est rendue compte de ça: "Le gouvernement n'est pas sur Internet", dit-elle. Ben non, on n'est pas sur Internet. Quand j'ai décidé qu'on s'y mettrait, on m'a recommandé de ne pas en parler parce qu'on devrait plutôt avoir honte de ne pas y être. J'ai bien failli faire ça: on embarque et on n'en parle pas. Les gens vont s'en rendre compte. Mais dès que j'ai commencé à faire quelque bruit autour de ça, il y avait un tel intérêt de la part des journalistes qu'on a dit: très bien, on va en parler, on va rendre ça public.

Mais je vous avouerai que franchement, j'ai un peu honte.

[Il rigole]


Q. : Quand on vous disait: "Il faut que le gouvernement y soit!", répondiez-vous: "Et alors?"

R. : Non. J'ai dit: "Montrez-moi ça." Je ne savais pas ce que c'était. Écoutez, comme la plupart des gens de ma génération, ces bidules-là, on n'a pas la moindre idée en quoi ça consiste.


Q. : Pourtant, il y a des clubs de l'âge d'or sur le Net.

R. : Ben oui! J'ai appris ça par la suite. J'avais lu quelques articles dans les journaux, dans des revues, là-dessus, mais je ne savais pas ce que c'était. D'abord, on m'a fait une démonstration et ç'a été réglé! J'ai dit: "OK! On y va!"


Q. : Quand on vous dit qu'un jour tous les foyers québécois seront branchés, y croyez-vous?

R. : Ça, c'est le grand danger. Que dans un certain nombre d'années, la société se divise en deux groupes: ceux qui savent comment, et ceux qui ne savent pas; ceux qui ont accès, ceux qui n'ont pas accès. C'est un très sérieux danger parce que ce dont on parle, c'est du langage de l'avenir et de l'accès dans l'avenir à une foule de services. Alors ceux qui n'ont pas accès ou ne savent pas comment vont subir un préjudice dans leur vie.


Q. : Ce sera comme ne pas avoir le téléphone, par exemple?

R. : Je ne veux pas être inutilement alarmiste, mais un moment donné, ça va être comme être analphabète.

J'ai trouvé ça sidérant, quand on a organisé le comité du ministère des Communications et du ministère de l'Industrie et du Commerce, ce comité consultatif sur l'autoroute de l'information pour qu'on nous dise comment procéder - on avait pris un tel retard que moi je voulais d'abord et avant tout des conseils, alors ce qu'il y a là-dessus, c'est des techniciens, des financiers, des gens comme de Vidéotron, Téléglobe, des techniciens, savez-vous ce qu'ils m'ont fait comme recommandation à leur première réunion: de changer le système d'enseignement pour éviter qu'au moins à la prochaine génération, la société casse en deux, que tous les jeunes aient accès ensemble à ça. C'est formidable: des techniciens, des financiers, qu'est-ce qu'ils recommande: changer le système d'éducation pour que tout le monde ait accès à ça! C'est extrêmement intéressant. Y nous démontrent à quel point des gens de mon âge sont très inquiets de cette cassure qui pourrait se produire. Et quand on inaugure, avec le ministre de l'Éducation, les états généraux de l'Éducation, ça a été un des premiers messages que j'ai passé, c'est introduisons rapidement dans les écoles, et n'attendons pas trop longtemps, tout ce qui concerne ce langage-là.


Q. : Allez-vous annoncer des projets pour aider les écoles à s'équiper? Toutes les écoles que je connais sont sous-informatisées!

R. : Absolument. La première des choses qu'on fait - ça va se faire en quelques étapes, ça. La première consiste à assurer la diffusion des ustensiles nécessaires

[au même moment, l'agent de bord dépose couteaux et fourchettes sur notre table]

, des réseaux nécessaires. Sur ce plan-là, on fait des expériences comme celle qu'on est en train de faire avec Cogeco.

Cogeco veut mettre l'installation nécessaire à Drummondville, Trois-Rivières et

["Est-ce que c'est Grand'mère", demande-t-il à son attachée de presse, qui hoche de la tête par l'affirmative]

Grand'mère. Pas besoin de vous dire si cette expérience-là fonctionne, on va la propager un peu partout.

D'autre part, il y a le projet UBI, dans le Saguenay Lac-Saint-Jean, qui est intéressant et qui va se développer.

Alors, il y a une phase d'implantation - et il y a des choses intéressantes aussi qui se font par Bell.


Q. : Sirius?

R. : Sirius.

Alors il y a cette phase-là.

[L'agent de bord dépose le souper du PM: assiettes de raisins, de fromage et de biscuits secs]

Il y a une phase concommitante qui consiste à s'assurer de l'appel de production de contenus, de programmation, de banques de renseignements, soit fait ici et en français. Pas évident, ça. À l'heure actuelle, des tas de gens au Québec, habituellement très jeunes, qui ont des tas de bonnes idées quant au développement de logiciels et de programmes et de choses comme ça, mais ils n'ont pas d'argent. Bon. Le fonds de développement technologique est en train de s'orienter très nettement vers des choses comme ça: donner des appuis à des contenus. On installe, on met en place les installations nécessaires pour, si vous me passez l'expression, les bidules, mais on aide la production de contenus.


Q. : Le FAI, il y a une majorité de projets qui touchent le contenant, alors que la Cour suprême a bien dit que ce n'était pas le rôle du gouvernement du Québec de s'occuper de contenants.

R. : Ça m'est égal, les décisions de la Cour suprême...


Q. : Le gouvernement du Québec l'a pourtant acceptée, cette décision..

R. : ...on est dans un monde où il y a tellement d'interférance entre contenant et contenu que ce n'est pas vrai que je vais m'arrêter en aidant des contenus en disant quelque part

[il se fait aller le doigt]

: "Ah ah! C'est ici que la Cour suprême a tracé la ligne." Écoutez, je vais financer ce qui est utile.

Il y en a qui n'ont pas besoin d'aide financière. Il y a des très grandes sociétés qui ont besoin, très souvent d'un aide-courtier. Quand des tensions apparaissent entre deux très grandes sociétés, entre Vidéotron et Bell, par exemple, là, j'ai un rôle à jouer, moi. Ce n'est pas de l'argent, là.


Q. : Vous parler de Sirius, d'UBI, de Cogeco. Mais il y a un projet qui, pour les gens qui sont déjà branchés, est extrêmement important, et c'est celui de libertel. Il y en a un à Montréal, à Québec, bon. Quand est-ce que le FAI va débloquer de l'argent pour ça? Parce que pour le moment, votre site Web ne sera pas disponible aux gens qui sont branchés via UBI ou Sirius...

R. : "Est-ce qu'on lui donne une réponse?"

[Il rit, en se tournant vers Marie-Josée Gagnon]


Q. : Allez-y!

R. : La décision ne peut pas venir en trois ou quatre jours. Mais il est évident que j'ai été saisi de cela et - comment dire - je vois tout l'intérêt de la chose. Il est trop tôt pour que je vous donne une réponse articulée. On n'a pas fini d'examiner ça avec les gens qui ont présenté les projets. Mais disons que ça va débouler très vite.

Vous avez pu constater que je ne laisse pas les choses traîner de ce temps-là.


Q. : Ça va débloquer très vite? Quand?

R. : Il y aura des décisions de prises très vite, pour le moment, je ne vais pas plus loin que ça!

[Le steward demande, deux bouteilles à la main: "Vin rouge, vin blanc, avec ça, M. Parizeau?"]

Un peu de vin rouge avec ça, s'il vous plaît.

Je ne dis pas oui, je ne dis pas non. Je dis qu'une décision va venir rapidement.


Q. : Rapidement, c'est la semaine prochaine, ou plus vite?

R. : C'est: rapidement après qu'on m'aura fait rapport!


Q. : Bon.

R. : Je ne peux pas être plus précis que ça. Mais si le passé très récent est garant de l'avenir immédiat, vous n'allez pas attendre bien longtemps!

[Tout son poitrail secoue de rigolade]


Q. : Je parlais au sous-ministre Arpin, ce matin, et je lui demandais si le projet de libertel allait bientôt être accepté et il ne savait même pas ce qu'était un libertel!

MJGagnon : Il connaît le freenet, mais il ne connaît pas le libertel.


Q. : Freenet, libertel, j'ai passé de l'un à l'autre.

R. : J'ai hésité un instant quand vous m'avez parlé de libertel. Je connaissais ça sous le nom de freenet, et justement, j'avais demandé qu'est-ce que c'est en français, et on n'avait pas pu me le dire, alors merci!


Q. : C'est le nom officiel du projet, maintenant.

R. : Ces affaires-là évoluent tellement, tellement vite! Les projets, les propositions, ça rentre de tout côté!

Mais je voudrais revenir aux écoles. On a dit l'implantation de ce qu'il faut comme équipement, et le software. Là, pour les écoles, euh...

[Il place quelques raisins dans sa bouche]

J'ai besoin qu'on me conseille. Il ne s'agit pas de donner accès à des gens qui, comment dire, s'initient eux-même. Il s'agit de se servir de ça pour l'enseignement. Alors là, je veux qu'il y ait un certain nombre de gens qui réfléchissent à ça et qui me fassent des propositions. Il faut que ça vienne du ministère de l'Éducation, mais surtout, il faut que ça vienne des États généraux de l'éducation. Ça, quand on dit que c'est une nouvelle commission Parent, c'est vrai que c'est une nouvelle commission Parent. Et un des éléments les plus importants qu'ils ont entre les mains, c'est ça!


Q. : Mais le gouvernement du Nouveau-Brunswick met dès maintenant des ordinateurs dans toutes ses écoles. Pourquoi, ici, attendre les États généraux?

R. : Je ne veux pas recommencer l'échec partiel de 1982. J'étais ministre des Finances à ce moment-là; j'en ai financé, des achats d'ordinateurs dans les écoles. Sauf qu'on savait pas quoi faire avec. Alors on a acheté des bidules qui ne servaient pas aux besoins. On s'est engagé dans des voies sans issue, jusqu'à ce qu'un moment donné, en désespoir de cause, on dise aux écoles: "Faites donc ce que vous voulez!"

Il y en a qui ont fait des expériences avec des ordinateurs nouveaux, qui n'avaient pas d'avenir, qui sont tombés, n'importe quoi!


Q. : Seriez-vous prêt alors à faire un programme qui dirait aux écoles: "Vous avez un projet? Appelez-nous! On va vous donner les ordinateurs!"

R. : Ça peut être ça. Je veux qu'on me... je commence à pied d'¤uvre, là. Je veux que des gens me disent: "Voici ce qu'on vous propose", que des gens dans l'Éducation, qui connaissent ça: "Voici comment on peut se servir de ça à des fins d'enseignement. Voici ce qu'il faut pour que des enfants à un certain âge, apprennent ce langage-là et se sentent à l'aise de ça." Et quatrième réponse que je veux avoir: Qu'on me dise comment on peut, grâce à cela, empêcher les enfants de trouver l'école plate. Ha ha ha!

.Pensez que beaucoup d'enfants qui se sont amusés follement chez eux avec ça arrivent à l'école et disent: "Ya pas ça! C'est plate!"


Q. : Je vais vous montrer tantôt un livre écrit par un gars du Media Lab du MIT

[je réfère à Being Digital, excellent ouvrage de Nicholas Negroponte]

qui explique que les jeunes qui décrochent ont une autre façon de dealer avec le monde; ils sont plus street-smart, pour parler français, ils se débrouillent très bien sur la rue, mais à l'école, ça ne marche pas du tout. Et il dit que l'ordinateur, l'Internet, ces jeunes-là apprennent ça instantanément!

R. : C'est parce que je suis conscient de ça, et que je suis conscient de l'échec partiel de 82, que là, je dis simplement: "On va réfléchir quelques mois." On ne va pas perdre du temps. Vous me dites: "Au Nouveau-Brunswick, ils sont en train de faire ça." Good for them! Ça veut dire qu'ils ont réfléchi. Bon. Tant mieux. Mais ce n'est pas vrai que ce coup-ci, on va engager une vaste opération dans les écoles sans savoir où on s'en va!

J'ai pas l'intention non plus qu'on perde un temps fou à réfléchir à ça. Mais pour une fois, on va réfléchir avant de bouger. Si vous me dites: "Il y a des gens ailleurs qui ont déjà réfléchi!" Je le sais! Ha ha ha!

Mais ils ne peuvent pas réfléchir à ma place!


Q. : Il existe un réseau qui relie toutes les écoles canadiennes et qui s'appelle SchoolNet, mais il bifurque, contourne le Québec. Est-ce que vous pensez qu'il y a un besoin, pas juste pour acheter des ordinateurs, mais de lancer un réseau interécoles?

R. : Absolument!


Q. : Ça, c'est quelque chose auquel vous donneriez votre appui?

R. : Absolument. Là-dessus, il me faut... il faut qu'on aille voir ailleurs ce qui se passe. Je sais qu'au Canada anglais, ils ont fait des choses très intéressantes, allons les voir pour ne pas répéter le même cheminement. La seule raison pour laquelle je ne dis pas: "On bouge la semaine prochaine", c'est que, on peut-tu savoir où on s'en va avant!

Mais je reviens sur votre première question. Vous me demandiez: "N'êtes-vous pas un peu effaré du retard?" Je vous dis: "Je ne suis pas effaré, j'ai honte!" Ha ha ha ha!!!

C'est pas moi qui est responsable, mais j'ai honte quand même!


Q. : Dernière question à titre de ministre des Communications: la plupart des experts, des gens qui sont bien branchés, le milieu, dit que le projet UBI est un véritable cul-de-sac technologique. Ils disent que si tout le Québec est branché à la UBI, on va se retrouver comme les Français, dans un ghetto télématique. On ne va pouvoir communiquer qu'entre Québecois et les passerelles avec le reste du monde ne seront pas là. Est-ce que ça ne vous fait pas un peu peur?

R. : Écoutez.

[Il finit un morceau de brie sur craquelin]

Vous me demandez une sorte de connaissance technique du dossier que je n'ai pas. Ça, là... c'est pas moi qui doit juger que tel bidule a telle conséquence et tel autre bidule n'a pas telle conséquence. Avant de me prononcer sur des affaires comme ça, moi, j'écoute les gens qui savent. Là, vous me posez une question, je veux bien la demander à des gens qui savent, mais ne me demandez pas, là, à six heures moins cinq, dans un avion, à moi, qui est un ignare sur ces questions, un ignare bien intentionné, un ignare qui a bien l'intention que les choses aboutissent, mais un ignare, de vous donner un avis là-dessus.


Q. : Les gens qui savent me disent ça, je vous ai répété ce qu'ils me disent: attention au projet UBI...

R. : J'ai vu un certain nombre de démonstrations du procédé et j'ai trouvé ça fascinant.


Q. : Des démonstrations de UBI?

R. :

[Il fait signe que oui, en prenant son verre de vin à deux mains]

... Comme observateur.


Q. : Aussi fascinant qu'Internet?

R. : Oui. Oh oui. Sur certains égards. Mais ça, ça tient à la télévision interactive. Je ne sais pas ce qui tient à UBI. J'ai assisté à des cours où il est possible de s'adresser à des milliers d'étudiants à la fois, de savoir si ce sont les mêmes, au fond, de prendre des présences, par rapport au cours antérieur, arrêter au bout de 20 minutes de cours, poser un certain nombre de questions, recevoir les réponses et faire en sorte que chaque étudiant reçoive sa note chez lui, puis continuer le cours, puis reprendre ça.

Écoutez, j'ai enseigné 35 ans, moi. Moi, je vous dis, avec des techniques comme ça, on ne va plus enseigner de la même façon. On se comprend bien, ça va révolutionner l'enseignement.


Q. : L'Internet permet les mêmes choses.

R. : Ah, bien, je ne sais pas si l'Internet permet les mêmes choses, là...


Q. : Ça pourrait, avec la vidéoconférence. Ça s'en va vers ça. Peut-être pas maintenant.

R. : Écoutez, vous me demandez de comparer des trucs: vous connaissez ça très bien. On me montre des choses. Je regarde Internet, je suis fasciné, je dis: "Je veux l'avoir". On me dit, dans une démonstration d'UBI, là, sur les formes d'enseignement, je dis: "Aille, je veux voir ça", on se comprend. Prenez-moi pas pour un technicien, je n'en suis pas un.

Tout ce que je vous dis, c'est que je ne veux plus jamais que le Québec prenne le retard qu'il a pris dans les choses comme ça. Je ne veux plus jamais qu'on se retrouve devant une révolution technologique, que les adultes ignorent largement, puis qui est poussée par les enfants et par les jeunes. Ça, là, je ne veux plus jamais que ça se reproduire.


Q. : On va changer de chapeau: ministre de la Culture, maintenant. Ou entre les deux: comment se fait-il que... Il y a des gens qui aimeraient que le ministère de la Culture et des Communications soit séparé...

R. : Formellement, le ministère des Communications existe à peine, parce que la Cour suprême lui a dit: "Vous n'avez rien à voir là-dedans!" Parce que le champ de juridiction n'est plus là. La juridiction sur les compagnies de téléphone n'est plus là... Il reste pas grand-chose, hein.


Q. : Mais sur les contenus des inforoutes, par exemple? Certains ont dit que les retards que le Québec a pris seraient peut-être un peu dûs à cela...

R. : C'est bien plus vaste que cela.


Q. : Iriez-vous même jusqu'à créer un ministère de l'inforoute, comme au Nouveau-Brunswick?

R. : Fondamentalement, si on parle de... le contenu culturel, dans le sens large, de l'inforoute est tel, qu'il faut que ça soit à la culture, normalement, faut que ça fonctionne à un ministère de la Culture. Ça ne fait pas l'ombre d'un doute dans mon esprit.

Mais, les retards pris sont tellement grands. Il y a tellement de travail à faire, que je voudrais que ça reste pendant un bout de temps au bureau du Premier ministre: à partir du principe que je vous expliquais tout à l'heure: ça ne donne pas nécessairement plus d'argent, mais ça fait que les décisions se prennent plus vite.


Q. : Est-ce que ça veut dire que vous allez rester ministre de la Culture et des Communications pour un bout de temps encore?

R. : Non, je ne vais pas le garder indéfiniment, ce ministère-là. Comme j'ai dit: je mets la locomotive sur les rails. Et après ça, je vais nommer quelqu'un d'autre. Mais là, je suis en train de réfléchir à ça: pour l'inforoute, je suis très tenté de le garder de mon côté comme premier ministre pendant encore un bon bout de temps pour faire aboutir, c'est tellement inter-ministériel: regardez à quoi on a touché en l'espace de très peu de temps: Industrie et Commerce, Éducation, Culture, Communications; on a touché à tout ça en l'espace de 15 minutes de discussion. Or, le danger de ces choses-là, c'est quand il y a beaucoup de ministères qui sont impliqués là-dedans, il suffit que l'un ne marche pas au rythme des autres et tout s'arrête, ou enfin la machine se ralentit considérablement. Je suis très tenté de garder ça pendant un bon bout de temps.


Q. : C'est qu'il y en a un qui le réclame, qui le crie depuis un an, ce poste-là. C'est André Boisclair. Il était là ce matin. Il est le premier député branché. Est-ce que ça va être lui le prochain ministre de la Culture et des Communications?

R. : Ha ha ha! Vous pensez tout de même pas que je réponds à des questions comme celle-là! Ha ha ha ha ha ha ha!

[il se tourne vers son attachée de presse]


Q. : Je suis peut-être naïf, mais je prends ma chance!

R. : Je vous réponds de ce terme convenu qu'est: No Comment.


Q. : Bon. Chapeau culture. QU'est-ce que vous voulez faire avec Radio-Québec? Comment voyez-vous l'avenir de Radio-Québec? S'il y a un Québec souverain, est-ce que ça va être fusionné avec Radio-Canada? Y aura-t-il un mandat plus éducatif? Ou plus régional?

R. : Justement, dans un Québec souverain, Radio-Canada, tel qu'on le connaît, devient propriété de l'État québécois, avec sa chaîne française et sa chaîne anglaise, se réseaux. C'est ça qui va se produire, fondamentalement. Et Radio-Canada se débaptise et devient quoi, Radio-Québec, je suppose, ou la chaîne un, en tous cas, la chaîne générale. C'est une des raisons pour laquelle Radio-Québec actuel, il faut revoir sa vocation. Radio-Québec actuel, est de plus en plus général. On ne peut pas avoir une chaîne générale avec un budget plusieurs fois supérieur à une autre chaîne générale qu cherche à faire la même chose avec pas mal moins d'argent. On est rendu au point - justement parce que le référendum approche - où il faut redéfinir les rôles. Radio-Québec...


Q. : Que le référendum soit gagnant ou pas...

R. : Bien sûr. J'ai demandé, à ce comité des sages, autour de Jean Fortier de regarder une réorientation clairement éducative, beaucoup plus que ça ne l'est maintenant.

[l'avion traverse une zone de turbulences assez sérieuses qui fait que les 2 verres de vin menacent de se renverser sur le premier ministre, qui doit livrer un discours lors d'un cocktail à Laval dans moins d'une heure]

Là, là, on est mieux de boire ça, sinon, ça va revoler partout

[et il prend son verre à deux mains, tremblant]

D'autre part, de revenir sur le rôle régional. Ça n'a plus de bon sens qu'il y ait si peu de choses qui soit produit en régions, qui sorte des régions et que les Montréalais aient perdu tout contact avec les régions. On peut pas dire ça des régions parce que les bulletins nationaux de nouvelles entrent dans les régions. Mais il ne vient jamais rien d'autre dans l'autre sens. Alors j'ai demandé de revoir complètement... Radio-Canada a commencé à se retirer des régions, Radio-Québec a fait pareil! Ben voyons.


Q. : Le monde des régions, scusez-moi l'expression, mais ils s'en foutent un peu de ce... les gens de la Beauce, ce qui vient de l'Abitibi, ça ne les intéresse pas nécessairement, ou ce qui se passe sur la Côte-Nord non plus. Est-ce que la solution ne serait pas de financer ou d'aider des diffuseurs communautaires régionaux à produire pour la région?

R. : Ce qui fait partie, aussi, du réexamen qu'il faut faire. Alors que j'ai réduit beaucoup le budget de Radio-Québec, j'ai presque doublé le budget des médias communautaires, justement à cause de ça, le vide qui s'est créé dans les régions a été occupé, on dit que la Nature a horreur du vide. Alors, il y a des télévisions communautaires qui commencent à prendre de plus en plus d'ampleur et dont certaines sont, hey, c'est très valable.


Q. : Oui, aux Îles, c'est LE médium local

R. : Marcel Landry, le député de Bonaventure, le ministre de l'Agriculture, me disait que sur la...

[cassette]

impressionné par ce que j'entends et ce que je vois autour de TV-Ontario, hein. Moi, je trouve ça... ce que j'entends dire, là, c'est très intéressant. Je ne donne pas d'indications au Comité. Le Comité me fera les recommandations qu'il aura à me faire. Mais là-dedans, je vois en tous cas la nature des problèmes, les questions qu'on doit poser.


Q. : Le 1% pour la Culture, est-ce que ça va venir un jour? Les artistes ont l'impression que le PQ les prend pour acquis.

R. : Là, c'est des images, comment dire... Les années passent, puis les images se succèdent, et un moment donné, on ne sais plus quelle qui est bonne, comme image. Le PQ était censé - ça ça été l'image un moment donné - prendre les artistes pour acquis. Puis après ça, Le Point de Radio-Canada disait: "Les artistes ne sont plus souverainistes." Et là, Paul Piché organise, une semaine après, une grande manifestation extraordinaire. Moi, je voudrais bien qu'on cesse de dire, de généraliser à l'égard des artistes. Moi, j'ai toujours entendu dire, et tous les artistes que je connais me confirment ça, que les artistes, c'est individualiste en diable. Alors qu'on cesse donc de dire que les artistes sont comme ceci, les artistes sont comme cela. Ce qu'on a à faire à l'égard des artistes, c'est de leur fournir des instruments. C'est ça que j'essaie de faire. Je m'en vais demain [vendredi, 5 mai] annoncer la Cinémathèque. C'est réglé, la Cinémathèque. On avait réglé, il y a l'Institut de l'image et du son, qui n'aboutissait pas, on l'a fait aboutir tout de suite après les élections. Demain, on augmente le montant pour la construction et la reconstruction de la Cinémathèque pour y ajouter l'Institut de l'image et du son. Bon! C'est réglé! On a fait ça pour une série de choses qui étaient accrochées, qui n'aboutissaient pas, pour une raison ou pour une autre. Leur fournir des instruments.

Leur... comment dire... regarder d'assez près leur statut fiscal, à la fois de l'industrie et des personnes. Il y a encore du chemin à faire de ce côté-là.


Q. : La Cinémathèque, c'est intéressant. Il y a eu le théâtre, euh...

R. : ... du Nouveau-Monde, il était temps que ça aboutisse!

[Parlant d'aboutissement, le steward dessert la table: bruits d'ustensiles pas en plastique. Je regarde par le hublot: je reconnais Repentigny, le fief de Parizeau. Merde, la banlieue de Montréal déjà! L'avion amorce sa descente, et moi qui ne suis pas encore rendu à la moitié des questions que je m'étais promis lui poser... L'adrénaline pompe à bloc!]


Q. : Les artistes ont l'impression qu'on leur construit de belles cinémathèques, de beaux théâtres, mais les artistes sur le terrain crèvent de faim. Il y a de moins en moins de soutien à la création.

R. : Ben non: il n'y en a pas de moins en moins. Dans la situation économique et budgétaire qu'on connaît, le budget du Conseil des Arts n'a pas été coupé. Il a été un petit peu augmenté. Je dis pas que c'est autant que tout le monde l'aurait voulu, mais la SODEC est lancée, enfin...

Remarquez que beaucoup de ces idées, le Conseil des Arts, c'est une idée de Mme Frulla, la précédente ministre, mais qui a créé des problèmes très sérieux entre les artistes pour les bourses, entre les artistes des régions, puis Montréal et Québec. Ça, l'idée était bonne, que les pairs vont se juger entre eux, mais il y a un problème, là, de définition des rôles des régions et je pense qu'ils ont trouvé, avec l'idée de leur bourse d'émergence et bourse d'excellence. De cette façon-là, il va y avoir moyen de combiner quelque chose qui a du bon sens.

La Sodec, c'était une autre idée qui était très bien, mais qui n'a jamais abouti. C'est quand même extraordinaire: ouais, c'est une bonne idée, c'est parti tout de suite dès que j'ai appuyé sur le bouton. Aille: la consultation avait été faite par le conseil d'administration. La loi avait été passé par l'Assemblée nationale. Elle n'était pas en vigueur! Fournir des instruments, faire aboutir des choses.


Q. : Vous parliez de mesures fiscales. Armand Vaillancourt, le sculpteur, à la dernière élection, je lui ai parlé et selon lui, l'État, il faudrait que les artistes soient nourris et logés par l'État pour pouvoir créer.

R. : HA ha ha ha ha!


Q. : Qu'est-ce que vous pensez de cette proposition?

R. : Ha ha ha ha ha! Ben, on préfère habituellement fournir des bourses, puis dire aux gens: logez-vous donc où vous voulez et mangez donc ce qui vous plaît! Ha ha ha ha!

[Rire franc, comme un Père Noël]


Q. : Il disait que les bourses aux artistes doivent équivaloir aux salaires annuels, à peu près 35 000 $. Est-ce que vous êtes d'accord avec ça?

R. : Non, non. Ça, il ne peut pas y avoir, pas plus à l'égard des artistes qu'à l'égard de qui que ce soit dans la société, on peut avoir des revenus garantis quoi qu'il arrive. Je suis débordant d'imagination, je cherche à faire avancer les choses aussi vite, mais je ne suis pas un homme déraisonnable. Il arrive un moment donné où on dit, c'est trop! Et si on fait ça, qu'est-ce qu'on va faire avec les étudiants au doctorat en physique? Pensez-vous, un doctorat en physique, ça dure des années et des années.


Q. : J'ai justement un très bon ami qui a fait son doctorat, en physique!

R. : Ben y'a pas dû vivre gras jusqu'à son doctorat.

C'est pas parce que quelque chose est beau et méritoire dans une société qu'il faut commencer à donner 35 000 piastres par tête à tout le monde.


Q. : On va enlever votre chapeau de ministre de la Culture. Jean Doré et Pierre Bourque ont tous deux réclamé un nouveau pacte fiscal pour la métropole. Vous, vous êtes député de banlieue, allez-vous le donner, ce nouveau pacte?

R. : Ça se présente comme ceci: la situation fiscale de Montréal, avec l'établissement de la surtaxe, en particulier, a créé graduellement une situation où pour un petit commerçant ou un petit industriel, ça devient any place but Montreal. Ça, c'est pas bon. Quand on a commencé à parler de nouveau pacte fiscal avec Doré et qu'on en parle avec Bourque.

Q. : Y veulent une compensation, et pas seulement pour Montréal, mais pour toutes les villes centre...

R. : J'y arrive. La situation qui est apparue à Montréal est souvent la même dans ce qu'on appelle les villes-centre, à cause de l'effet du trou de beigne, bien connu. Quand j'étais président de la Commission d'étude sur les municipalités en 86, les trous de beigne, j'en ai entendu parler à travers tout le Québec!


Q. : Mais le plus gros, c'est Montréal.

R. : Le plus gros, c'est Montréal. Ça c'est clair. Il y a d'autre chose à Montréal qui sont important: quand l'ex-maire Doré disait: "Sur mon territoire, j'ai 40 % des pauvres du Québec et je n'ai pas les moyens de faire quoi que ce soit", il avait raison. Écoutez, il y a, quoi, 15 000, itinérants. On demande aux villes de faire un travail impossible avec les ressources qu'elles ont.

Alors il faut que... un pact fiscal, ça se fait avec tout le monde, toutes les municipalités. Depuis plusieurs mois, Guy Chevrette, à la Table sur les municipalités, avance dans ce domaine-là. Étant entendu que quand on lâche quelque chose, quand on offre quelque chose, mettons, à Montréal, dans un domaine fiscal, c'est étendu à toutes les villes-centre et, à plus forte raison, toutes les villes possiblement. Alors, il faut rentrer là-dedans avec prudence, et faire ses calculs au fur et à mesure qu'on avance.

Dans l'intervalle, il faut quand même donner une chance au maire Bourque de soulager un peu les contribuables de Montréal.

Alors ce sur quoi on s'est entendu au début de l'année, 95-96, ça a été de poser des gestes ponctuels qui ne sont pas exportables. Par exemple: faire disparaître la surtaxe en deux ans. Ça, ça implique 50 millions. Par année. Cette année, les discussions fiscales avec les municipalités son pas assez avancées, alors qu'est-ce qu'on a fait?

[Touchdown]

On lui a fourni 50 millions de dollars par l'achat de propriétés: on a acheté le Casino. Montréal était propriétaire du Casino. C'est Loto-Québec qui l'exploitait. On l'a acheté. On a acheté la Maison du Québec, pour un agrandissement du Casino qui est à côté. On a acheté un terrain de stationnement à côté. Et on a payé 50 millions pour ça. Ça, c'est pas exportable où que ce soit ailleurs au Québec.


Q. : Mais ce n'est pas de l'argent neuf, ça...

R. : Ha! Bien je comprends que c'est de l'argent neuf! Et comment donc! Bien sûr! C'est du cash!


Q. : Ce n'était pas un équivalent de valeur foncière?

R. : Le calcul a été fait sur ce plan-là. Le paiement des en-lieu de taxe a justement été examiné pour faire disparaître pour que ça s'égalise. C'est 50 millions cash, qui a été fourni. Et là, la solution fiscale est en train d'être élaborée à la Table Québec-municipalités.

Est-ce que ça va être prêt pour l'année 96? Je ne sais pas. Dans l'intervalle, ce qu'on a fait avec Montréal, au-delà de ce 50 millions cash, ça a été toute une série de projets ponctuels pour Montréal. Là, y vient par exemple une sorte d'entente de principe pour le Vieux Montréal qui en train de se faire, qui est très intéressante. Moi, je cherche à... je fais avancer une série de dossiers... vous savez, on donne un coup de main à la Ville de Montréal pour faire avancer des dossiers ponctuels. Ça, le maire Bourque, ça l'intéresse, parce que, il y a une foule de dossiers en tête où on peut donner un coup de main. Alors l'échéance viendra quand? L'échéance viendra quand un pacte fiscal va se dessiner à la Table Québec-municipalités.


Q. : Quand?

R. : Écoutez: on sait quand on commence, mais... Je sais une chose, c'est que le pacte fiscal de 1980, qu'on avait mis au point avec l'ensemble des municipalités, qui avait été signé, hein - ce n'était pas du pelletage de factures, ça a été signé par tout le monde: ça nous a pris onze mois.


Q. : L'économie canadienne à crû de 4% en 1994, l'économie québécoise de je ne sais trop combien. En même temps, les chiffres de l'aide sociale parlent de 800 000 personnes. Il y a une richesse qui se crée. Mais on dirait qu'elle ne descend pas: qu'est-ce qui se passe?

R. : Le Québec a cassé en deux! Ce n'est pas une figure de style. Dans certains quartiers, dans certaines régions rurales spécifiques, des trappes de pauvreté sont apparues dont les gens n'arrivent pas à sortir.

[moteurs ralentissent beaucoup et au fur et à mesure qu'ils font moins de bruit, Parizeau parle de plus en plus doucement]

C'est à peu près, moi je dirais, à vue de nez, et là je me fie aux études qui ont été faites par le Conseil des affaires sociales et de la famille il y a trois ans: Deux Québec dans un. 20% de la population ne se sortira pas de la trappe de pauvreté.

Le 800 000, il s'explique par une autre raison: le gouvernement fédéral a rendu l'assurance-chômage plus restrictive, alors les gens sont passés de l'assurance-chômage à l'autre côté, l'aide sociale, au rythme d'à peu près 9000 par mois.

[Moteurs coupés: autres occupants se lèvent]

Mais si vous prenez les adultes aptes au travail, en âge de travailler, qui sont sur l'aide sociale et l'assurance-chômage, les deux, ça faisant, entre le début de l'année 94 et le début de l'année 95, il y en a 60 000 de moins. Ce n'est pas une grosse amélioration, mais c'est déjà ça de pris. Et il faut s'attaquer à la trappe de pauvreté, le 20 % dont je vous parlais tantôt. Parce que c'est pas une blague, ça là. Le Québec cassé en deux, ce n'est pas du tout du tout une figure de style.


Q. : On continue dans l'auto?

R. : Ah non, moi je m'en va à Laval à une assemblée...

[fin]



Textes & photos & graphisme : Jean-Hugues Roy; mai 1995
Électro-feedback