Des remous dans le paysage Internet?
Bell et COGECO entrent dans la danse
par Jean-Hugues Roy
Comme deux gros pavés lancés dans la mare cybernétique du Québec, Bell et Cogeco lançaient quasi simultanément, le 29 novembre dernier, leurs services d'accès à Internet pour le grand public.
Du côté de Bell, le service a pour nom Sympatico. En fait, ce sont les sociétés Bell Solutions Globales, une division de Bell Sygma, et MédiaLinx Interactif qui ont lancé Sympatico. Mais toutes ces entreprises, comme Bell Canada, relèvent du même holding, BCE.
Tout abonné au téléphone des régions de Montréal, Québec, Ottawa/Hull et Toronto pourra s'abonner à Sympatico à l'aide d'une trousse de lancement qui n'est cependant disponible pour Windows seulement. La trousse est une adaptation de la trousse de branchement « Personal Edition 1.1 » de Netscape. Il suffit de téléphoner à un numéro 1-800 ou de passer au comptoir Future Shop, CompuCentre, Radio Shack ou, tenez-vous bien, Toys R Us (c'est sérieux), le plus près de chez vous pour en acheter une copie.
Les fournisseurs indépendants d'accès à Internet appréhendaient l'arrivée de Bell sur le marché. « Avant l'annonce officielle, il y avait une rumeur qui voulait que Bell ne demande que cinq dollars de frais de branchement et un taux fixe de 50 cents l'heure », raconte Pascal Gosselin, ex-fondateur de Communications Accessibles Montréal (CAM) ayant récemment lancé MLink. Pareils tarifs, s'ils s'étaient matérialisés, auraient été dévastateurs.
Mais Sympatico offre trois paliers tarifaires :
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1. Pour l'usager occasionnel
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9,95 $ par mois
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Donne 5 heures d'accès
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Coûte 1,50 $ l'heure additionnelle.
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2. Pour l'usager régulier
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24,95$ par mois
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Donne 25 heures d'accès
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Coûte 0,95$ l'heure additionnelle.
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3. Pour l'usager fréquent
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34,95$ par mois
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Donne 50 heures d'accès
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Coûte 0,75$ l'heure additionnelle.
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Et ces prix, pour Pascal Gosselin, « n'ont rien de
très inquiétant. CAM demande 25 dollars par mois et te donne
100 heures! »
De plus, selon Gosselin, Bell va se casser les dents sur le service
à la clientèle : « Offrir du soutien
technique pour des ordinateurs, c'est drôlement plus compliqué
que pour des téléphones! Bell, d'après moi, va prendre
toute une leçon. »
Ce qui l'inquiète, toutefois, c'est la machine de marketing que
possède Bell. Pour bien faire comprendre ses craintes, il trace un
parallèle entre la téléphonie cellulaire et les
services Internet, deux nouveaux produits offerts par Bell : «
Quand tu téléphones au 4-1-1 et que tu demandes de l'information sur
les téléphones cellulaires, explique Pascal Gosselin, la
téléphoniste de Bell est obligée, par règlement
du CRTC, de nommer non seulement Bell Mobilité, mais aussi son
compétiteur, Cantel. Ça devrait être la même
chose avec Internet. »
Sauf que des compétiteurs de Sympatico, il y en a une centaine...
Histoire de s'assurer que Bell ne s'emballe, Gary Reuter, directeur
technique chez Megatoon, a déposé - en son nom
personnel - une requête auprès du CRTC «
pour empêcher Bell de vendre Sympatico dans ses
téléboutiques », explique-t-il.
Mais pourquoi le géant de la téléphonie n'aurait-il
pas le droit de faire la mise en marché de Sympatico dans ses
téléboutiques, ou d'en faire la réclame avec Monsieur
B à la télé, ou encore d'envoyer un dépliant
avec la prochaine facture de téléphone de tous ses clients?
« Parce que c'est se servir des employés d'un
monopole (le service local de téléphone) pour vendre les
services d'une filiale soumise à la concurrence (Sympatico)
», indique Reuter. Mais dans une décision rendue le 30
novembre dernier, le
CRTC a refusé de donner suite à la requête de Gary
Reuter.
Du côté de Cogeco,
le service que le câblodistributeur s'apprête à lancer
s'appelle tout bêtement « L'autoroute de
l'information du centre du Québec ».
Avec ce service, Cogeco devient, comme Bell, fournisseur de services
Internet sur une partie de son territoire (Shawinigan et
Trois-Rivières, à partir du 7 décembre; Drummondville
et les Bois-Francs dès janvier prochain; Saint-Hyacinthe et Rimouski
le mois suivant).
Le service du petit câblodistributeur serait pareil à ce
qu'offre la vingtaine de compagnies d'accès à Internet sur
son territoire, si ce n'était d'un détail important :
l'inforoute de Cogeco passe par le câble. C'est une première
au Québec et ça risque de révolutionner l'accès
au Net.
Voici comment cela fonctionne :
Les abonnés au câble n'ont qu'à se procurer une
pièce de câble coaxial en « Y
». Le câble, ainsi dédoublé, aura une
branche reliée, comme avant, au téléviseur, et l'autre
connectée à un modem spécial, lui-même
relié à un ordinateur. Ce modem spécial, si gros qu'il
ressemble à un four/grille-pain, est capable de transmettre des
données à une vitesse pouvant atteindre 500 kbps (un
demi-million de bits par seconde!), soit plus de quinze fois
la vitesse d'un modem téléphonique à 28,8 kbps, et
près de 4 fois la vitesse d'une ligne RNIS (ISDN, en anglais).
« En fait, précise Mark Pezarro,
vice-président de la recherche et du développement chez
Cogeco, l'architecture du réseau de câble ne devrait donner en
réalité que des vitesses de 250 kbps. Mais c'est
déjà le double d'une RNIS!
»
Les quelques fournisseurs indépendants de la région
craignent-ils pour leur avenir? Rémi Baril, directeur
général d'Internet Trois-Rivières, affirme que
l'arrivée de Cogeco sur le marché ne lui fera pas mal. Cogeco, c'est comme le Wal-Mart de l'Internet, dit-il : « À l'expérience, on a vu que Wal-Mart n'avait pas tué
le petit commerce dans les régions où il s'était
installé. Même chose pour nous. Cogeco va aller rejoindre les
individus. Nous, on va se concentrer sur le développement de
services Internet pour les entreprises. Le marché commercial ne
risque pas d'être pris par Cogeco. Combien d'entreprises ont le
câble au bureau? »
Toutes les compagnies de câble ne pourraient pas, du jour au
lendemain, se mettre à offrir des services Internet. Il leur faut
pour cela rendre leur réseau bidirectionnel, c'est-à-dire
faire en sorte que les abonnés puissent non seulement recevoir un
signal, mais également en émettre un. Modifier un
réseau de câble traditionnel pour le rendre bidirectionnel
coûte environ 250 dollars par abonné, selon Cogeco, qui aura
investi près de 145 millions de dollars quand l'ensemble de son
territoire sera « bidirectionnalisé
».
Mais comment rentabiliser de tels investissements? Surtout que, selon le
président de Cogeco, Louis Audet, seulement 9 % de la
clientèle sera branchée au Net d'ici 2005. Certains font valoir que
Cogeco est reliée au Net à travers le «
backbone » québécois de l'Internet,
le RISQ. Comme le RISQ est un réseau public, financé en
grande partie par les universités, d'aucuns se demandent si Cogeco
ne se lance pas dans un service commercial en profitant indûment de
fonds publics.
Mario Vachon, directeur du RISQ, explique qu'en fait, les abonnés
commerciaux du RISQ (comme Cogeco) ne paient pas les mêmes tarifs que
les abonnés institutionnels (comme les universités ou les
cégeps). « Et il y a une telle guerre des prix,
poursuit-il, que ce qu'on demande à Cogeco est plus
élevé que ce qu'elle paierait sur le marché. C'est
donc un méchant bon citoyen corporatif. »
Reste que plusieurs petits fournisseurs d'accès Internet de la
région de Montréal se demandent pourquoi une grande
entreprise comme Cogeco bénéficierait des infrastructures du
RISQ pour lancer un service commercial, alors qu'eux ne peuvent en profiter
puisque depuis le 1er mars 1995, le RISQ a cessé de fournir des
liens Internet aux entreprises des régions de Montréal,
Québec et Sherbrooke.
Mario Vachon explique que la mission du RISQ consistant à
développer l'utilisation d'Internet au Québec, il est normal
que, dans des régions où le Net reste encore peu
diffusé, le RISQ soutienne des entreprises commerciales. C'est une
question de démarrage, dit-il. « En fin de compte,
conclut-il, les régions de Trois-Rivières et du Centre du
Québec sont gagnantes de la participation de Cogeco au RISQ.
»
Cet article est en ligne depuis le 6 décembre
1995