Les fournisseurs d'accès à Internet
La multiplication des pains
par Pascal Lapointe
Elles poussent comme des champignons. En dépit de la
récession, elles se multiplient à une vitesse surprenante.
Mais certaines disparaissent à une vitesse tout aussi
surprenante, laissant leurs abonnés sans recours.
Ces phénomènes de la nature, ce sont les firmes qui
offrent un accès à Internet.
À l'automne 1992, il y en avait trois à Montréal.
À la fin de l'année dernière, une douzaine.
Aujourd'hui, plus de trente! Peu de gens arrivent à en
tenir un compte exact.
C'est la jungle.
Même le CRIM (Centre de recherche
informatique de Montréal), qui maintient une des listes
québécoises les plus à jour, a lancé la
serviette : « Beaucoup ne s'enregistrent pas sur notre liste, explique Diane
Fournier. On pense qu'il pourrait y avoir actuellement autant d'inscrits
que de non inscrits ».
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Rino Granito, vice-président d'Ulix, branche ses
clients à des prix dérisoires.
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La publicité de sa compagnie est partout.
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Bonne affaire ou attrape-nigauds?
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Bien sûr, certains de ces fournisseurs répondent
indéniablement à un besoin : qu'on pense à ceux qui
offrent un branchement en région. Il y a 10 mois, en dehors de
Montréal et de Québec, tous ceux qui désiraient
accéder à Internet devaient passer par l'interurbain - une
facture qui devenait rapidement salée. Aujourd'hui, les habitants de
Hull, Sherbrooke, Granby, Trois-Rivières et Chicoutimi ont tous,
dans leur zone d'appel locale, au moins un fournisseur.
En septembre, Québec-Téléphone, qui dessert
l'Est de la province, doit s'ajouter au mouvement, créant ainsi une
première au Québec.
Mais on commence à s'interroger sur la légitimité de
voir naître autant de fournisseurs à Montréal. « Il y a
effectivement des gens qui se lancent là-dedans avec peu ou pas
d'expérience », déclare Pascal Gosselin, fondateur d'une des
plus « anciennes » firmes (en service depuis septembre 1992, autant dire
l'Antiquité...), Communications
Accessibles Montréal.
Il est vrai que Pascal Gosselin prêche en partie pour sa paroisse : il
a quitté CAM il y a quelques semaines et à présent, il
se prépare à lancer... un nouveau fournisseur de services
Internet.
Mais il n'est pas le seul « ancien » à émettre cette opinion.
Pour Robert Quance, de Métrix
Interlink (en activité depuis le début de 1993), il
existe carrément des « incompétents » parmi les nouveaux-venus.
Et parmi ces nouveaux-venus, il en existe au moins un, Jean
Laguanière, de National-Com Internet, à Laval, pour admettre
que « si j'étais un client, je serais inquiet ».
Paradoxalement, aucun de ces administrateurs ne semble croire
que cette multiplication de la concurrence puisse lui nuire. « On assiste
à une segmentation du marché », affirme Robert Quance, pour
qui chaque fournisseur pourrait trouver sa niche. Même les rumeurs d'une intrusion de Bell sur le
marché les laissent de glace.
Une guerre des prix? Les « anciens » n'y croient pas. À leurs yeux,
celui qui prétend offrir un service adéquat à moins de
20 $, voire moins de 25 $ par mois, trompe le public. « Je crois fermement,
déclare Pascal Gosselin, que celui qui demande 10 ou 15 $ par mois ne
peut pas offrir un bon service à la clientèle. Il faut qu'il
coupe quelque part ». Après tout, ajoute-t-il, tous les sysops
doivent, en bout de ligne, payer le même compte de
téléphone. « Je m'interrogerais sur la qualité de leur
service, et sur le temps qu'il faut pour avoir une ligne », renchérit
Donald Paré, d'Internet Montréal.
Mais certains ont effectivement couru le risque d'une guerre des prix. Le
plus audacieux est sans aucun doute Rino Granito qui, avec Ulix (lancé en mai 95 à
grands renforts de publicité) offre un accès à
Internet pour 40 $... par année!
« On vise avant tout la clientèle commerciale, explique-t-il, et
c'est elle qui nous permet de réduire les tarifs pour la
clientèle résidentielle ». Qui plus est, Ulix ne vise pas que
Montréal : « D'ici deux ans, promet-il, Ulix va être
établi à travers le Canada », grâce à une
série de numéros d'appel locaux. Rêve ou
réalité? En tous cas, pour l'instant, ses concurrents
affichent ouvertement leur scepticisme. Ils font remarquer qu'Ulix et
d'autres fournisseurs qui offrent des prix très bas se reprennent en
offrant un faible nombre d'heures d'accès à leurs clients, et
en appliquant des tarifs horaires - prohibitifs - par la suite.
Comment le consommateur peut-il sortir son épingle du jeu dans ce
foisonnement d'offres? La réponse est simple : il en est incapable.
« C'est l'enfer pour le consommateur », juge Mario Lavallée, qui a
lancé ITI en mars. « Il n'a aucun moyen pour identifier le
fournisseur qui a le plus de chances d'être encore là dans six
mois. ». C'est sans gravité pour celui qui n'a besoin que d'un simple
branchement à Internet; mais pour celui qui y a construit un site
Web, ou qui utilise son adresse électronique dans sa correspondance
ou sur ses cartes professionnelles, ça présente certains
inconvénients, lorsque la faillite du fournisseur l'oblige à
« déménager »...
Et ce n'est pas l'Office de la protection du consommateur qui peut
l'aider : la seule préoccupation des gens de l'OPC à
l'heure actuelle lorsqu'on leur parle d'autoroute électronique, ce
sont « les achats à distance », explique Herman Huot. « Il n'y a pas de
problèmes avec les serveurs offrant l'accès à Internet
qui aient été portés à notre connaissance ». Pas
encore. À l'usager de se fier à son jugement et... à
sa chance.
Cet article est en ligne depuis le 14 septembre
1995