- M a c h i n a

Synergie
Jimmy Lakatos
Le meilleur des mondes


par Jean-Hugues Roy

Jimmy Lakatos à sa console Déjà immergé dans le techno dès 1992, Jimmy Lakatos, 30 ans, doit son intérêt pour la culture rave à deux amis qui, après être rentrés d'Australie, lui ont parlé d'un phénomène nouveau, les RAT, Recreational Art Team (« équipes d'art récréatif »).
« Et c'est à l'événement Solstice, relate-t-il, que j'ai vu que ça pouvait être possible. J'en avais déjà parlé à Louis. Je souhaitais qu'on puisse arriver dans un lieu avec de l'équipement et de jammer, ensemble, avec cet équipement-là. »
Lakatos réalisa son souhait en formant Synergie avec Labelle et Veillette. « Chacun a son rôle à jouer, explique Jimmy. Il y a une adéquation entre nous. C'est ainsi que lorsque les raves Neksus sont arrivés dans le décor, on y a cru. » Ils en ont fait trois jusqu'à ce que Jimmy Lakatos se blesse, un soir : « Je me suis déchiré le ligament d'une cheville le lendemain d'un rave en allant chercher un projecteur vidéo. Je m'en ressens encore. Aujourd'hui, j'ai peine à danser. »
Après le départ de Synergie, les raves Neksus n'étaient plus les mêmes (dans le groupe Usenet alt.rave, on les a même rebaptisés, en anglais, Nek-Suck). « Au troisième événement Neksus, on avait trippé ben fort, se souvient Jimmy. On s'était installés dans l'espèce de tour de contrôle, au centre de l'usine. On avait un écran tridimensionnel en forme de boule. Ç'a été pour moi la plus belle installation, le plus bel espace. »

fractal Lakatos dit qu'il n'y a pas que la musique qui l'attire dans le mouvement techno : « Il y a tout un phénomène culturel qui se cache en arrière, dit-il. Beaucoup des lecteurs du Guide Ressources (revue spécialisée dans le Nouvel Âge) embarquent. »

- Ouais, mais t'as une méchante gang de granoles, là-dedans, souligne Louis Veillette.

- Mais je me reconnais là-dedans, insiste Jimmy. C'est la voie que j'ai envie de développer. La thérapeutique technologique, par exemple, m'intéresse beaucoup.

Il se dit également fasciné par le concept de l'hypertextualité : « L'hypertexte est un excellent miroir de notre complexité en tant qu'êtres humains. Par exemple, il y a beaucoup d'anticipation par rapport à ce que la réalité virtuelle peut faire. Ce que je trouve intéressant, ce n'est pas tant ce que ça fait avec la réalité virtuelle, mais plutôt l'anticipation qui lui est antérieure. Là se situe réellement, à mon avis, un accélérateur culturel. C'est Derrick de Kerckhove, le directeur du Programme McLuhan en culture et technologie de l'Université de Toronto, qui est arrivé avec cette idée-là. C'est fascinant! »

Dans un monde hypertechno, l'émerveillement et la fascination sont rares. Et d'autant plus exceptionnels. Dans les pays occidentaux, les jeunes ont décroché du rêve, théorise Jimmy Lakatos. Moi, j'ai 30 ans et je ne m'intéresse pas à la société de consommation. Il y a autre chose qui m'intéresse, et je n'ai pas l'impression d'être tout seul. En fait. je sens qu'il y a beaucoup d'intuition dans l'air, mais qu'il n'y a pas de place pour l'exprimer. Sauf, peut-être, sur le Net, bien que le Net soit encore réservé à une certaine clique. »

fractal La principale influence dans la vie de Jimmy? « C'est la dope », répond-il candidement!
« J'ai fait quelques expériences psychédéliques avec des buvards, des champignons et avec du LSD. Il y a d'ailleurs du très bon LSD en ce moment à Montréal! »
Mais ne craint-il pas le chimique? On a vu ce que le LSD a fait au cerveau de ses adeptes. Autant le mettre dans un malaxeur à la vitesse « Liquefy ».
Mais Lakatos n'en croit rien. Le LSD ne détruit pas les cellules du cerveau, dit-il. « Tout ce que ça désagrège, précise
Yves Labelle, c'est l'espace! »
Jimmy Lakatos expérimente donc au max. « Ma plus grosse fascination en ce moment, confie-t-il, c'est que lorsque j'étais dans ces états seconds, sur le LSD, j'arrivais à circonscrire des concepts ou des espaces que je n'arrivais à comprendre qu'avec la physique ou les maths. J'étais comme en voyage en accéléré là-dedans... et dans la poésie, aussi. Le défi, c'est de revenir dans la vie "normale" sans oublier ces expériences et d'en faire une référence créative. C'est extrêmement difficile, parce que la tentation de revivre directement ces expériences est forte. Le trip est tellement bon! J'aimerais être beaucoup plus souvent là, qu'ici! »

Son trip ressemble à celui d'Aldous Huxley, auteur du Meilleur des mondes et des Portes de la perception. « À l'âge de 65 ans, raconte Jimmy, Huxley a pris de la mescaline. Il était beta-tester pour un de ses amis qui faisait des études sur la schizophrénie. Il avait beaucoup écrit sur la religion. Mais quand il a vécu ces expériences, il a fait un lien entre la dope, la religion et le mysticisme en général. C'est pour ça qu'Huxley est le père du psychédélisme. »
Le milieu techno, poursuit-il, cherche à recréer un espace mental du même genre, un rétro-psychédélisme auquel on peut accéder avec ou - et là se situe la nouveauté - sans drogue!
Mais Jimmy ne crée jamais sous l'effet de la dope. Il ne l'utilise qu'a posteriori : « Si, après avoir vécu une expérience psychédélique, je me ramasse devant une craque de trottoir, par exemple, eh bien je la vois différemment! Comment? Parce que mon cerveau est entré en contact avec un autre niveau de réalité. Une fois qu'on est "expérimenté", comme disait Jimi Hendrix, on ne peut plus voir la réalité de la même façon. Une petite goutte fait basculer complètement notre champ de référence. Ces drogues ne sont dangereuses que dans la mesure où elles nuisent au cartésianisme de la société. C'est pour ça qu'elles sont réprimées. »

Bref, « l'imaginaire est hallucinant, en ce moment, conclue Jimmy Lakatos. Je ne sais pas si c'est parce qu'on approche de l'an 2000, mais le monde est inspiré. C'est incroyable! Il y a de quoi dans l'air. Comment faire pour essayer de bien le synthoniser »...


Cet article a été mis en ligne le 17 septembre 1995

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