Jean-Hugues Roy

Expériences | réflexions | scrapbook

La valeur de l’expérience de La Presse+

AvantDernierePresse

Avant-dernière Presse imprimée reçue chez moi un jour de semaine.

Demain matin, La Presse publiera sa dernière édition imprimée un jour de semaine. C’est une décision audacieuse. Les médias imprimés qui ont abandonné (ou presque) le papier pour se concentrer sur une ou plusieurs plateformes numériques sont rares. Les deux exemples les plus souvent cités datent de 2009: le Seattle Post-Intelligencer et le Christian Science Monitor. Ce dernier ressemble, d’ailleurs, à La Presse, car il imprime encore une édition papier à chaque semaine sous la forme du Christian Science Monitor Weekly.

Logo La Presse 2015Ce qui se passera demain est donc un jalon dans l’histoire des médias du Québec. Afin de comprendre les raisons économiques qui expliquent la décision du quotidien montréalais, j’ai tenté de faire une mise à jour de l’analyse que j’avais effectuée en septembre et de la pousser plus loin en reculant dans le temps. En septembre dernier, je ne m’étais concentré que sur les deux premiers trimestres de 2015. Je suis donc allé chercher tous les rapports de gestion de Power Corporation dans lesquels les résultats financiers de l’entreprise sont présentés de la même façon. On peut ainsi remonter jusqu’au 3e trimestre 2013, ce qui correspond au moment où l’application pour tablettes La Presse+ a été lancée.

Quand je dis que les résultats financiers sont présentés de la même façon, c’est qu’on y trouve toujours un ensemble appelé «autres filiales». Cet ensemble comprend notamment «GCSV», le Groupe de communications Square Victoria, qui possède Gesca, entreprise-mère de La Presse.

Power organigramme 3e trim 2015

Dans chaque rapport trimestriel, on trouve un sommaire des résultats qui permet de calculer la performance des «autres filiales» dont fait partie La Presse. Ainsi, au 3e trimestre 2015, elles avaient enregistré un bénéfice de 15 millions de dollars, alors que l’ensemble de Power faisait un bénéfice net de 508 millions.

Power 3e trimestre 2015

J’ai compilé les informations disponibles dans les neuf derniers rapports pour construire un graphique comparant les bénéfices (il s’agit, en fait, le plus souvent de pertes) des «autres filiales» à ceux de l’ensemble du groupe Power:

Ainsi, depuis l’introduction de La Presse+, le quotidien de la rue Saint-Jacques fait partie d’un groupe d’entreprises qui, au sein de Power Corporation, a perdu 221 millions de dollars. Il s’agit de pertes de près d’un quart de milliard de dollars en un peu plus de deux ans. Comme ces neuf trimestres représentent 117 semaines, cela équivaut donc à des pertes de près de 1,9 million de dollars par semaine.

PowerCette contre-performance n’est cependant pas de nature à plomber l’ensemble du conglomérat Power puisque, pendant la même période, il engrangeait des bénéfices nets de 3,26 milliards $, soit 27,8 millions par semaine… ou encore près de 4 millions de dollars à chaque jour. En profits!

Ce sont les seules données qu’on puisse se mettre sous la dent. Les finances du journal sont peut-être plus reluisantes. Mais on n’en a aucune idée. On verra, dans les prochains rapports de gestion de Power, si la réduction des frais d’impression et de distribution du journal auront un effet sur la performance des «autres filiales» du groupe.

La valeur de l’expérience

Si La Presse, et Power, ont les moyens de leur audace, leur décision n’en demeure pas moins un modèle inspirant. Non pas qu’il faille que tous les médias tentent de reproduire La Presse+ en créant eux aussi une application pour tablettes. Ce qui est inspirant, dans cette expérience, c’est qu’il s’agit, justement, d’une expérience.

La Presse n’est pas restée immobile, comme un chevreuil apeuré devant le TGV numérique qui s’apprêtait à lui foncer dedans. Elle a fait de la R&D. Elle a embauché des dizaines de développeurs (et quelques nouveaux journalistes dans la foulée… dont certains ont par la suite été mis à pied) pour inventer sa réponse, originale, à la révolution numérique.

La Presse+ va peut-être rester. La Presse+ va peut-être se planter. Mais, ce n’est pas ce qui est le plus important. Ce qui compte, ici, c’est que l’entreprise ait tenté, qu’elle ait créé et, ce faisant, qu’elle se soit transformée.

RédactionLP

Nouvelle salle de rédaction de La Presse, inaugurée en mai 2015. Capture d’écran tirée d’un reportage réalisé par l’un de mes étudiants, Clément Bargain.

En plus d’être une entreprise de presse, une entreprise d’information, La Presse est aussi devenue une entreprise de technologie. Ça m’a frappé au cours de mes visites dans la salle de rédaction ces dernières années, avant et après le déménagement dans un nouvel espace. J’y ai senti la même vibe que j’ai ressenti lorsque j’ai visité Microsoft, Amazon, Ubisoft et différentes entreprises de la Silicon Valley. C’est frappant. C’est ainsi que même si La Presse+ s’avère être un échec, l’entreprise aura gagné. Elle aura gagné en expérience. Et c’est ce qui me permet de croire qu’elle sera en mesure, mieux que toute autre entreprise de presse au Québec, de s’adapter à ce que l’avenir n’a pas encore inventé.


MàJ à 17h00, le 30 décembre 2015: Le titre original de ce billet a été changé. Il aurait pu porter atteinte à la réputation de La Presse. Je rappelle que mon objectif n’est pas de nuire à la réputation de l’entreprise, mais simplement d’essayer de mieux comprendre un événement important de l’histoire des médias d’ici, en exposant clairement les limites de mon analyse.

Comme je l’écrivais en septembre dernier, «la transparence réclamée par les différents syndicats d’employés du journal ferait du bien. Elle permettrait de mieux comprendre ce qui se passe dans une entreprise sur laquelle le public compte quotidiennement pour l’éclairer. C’est une entreprise qui vit de l’éclairage que ses artisans jettent sur une myriade de dossiers quotidiennement. Braquer les projecteurs, c’est son pain et son beurre. Il serait souhaitable qu’elle les braque maintenant sur ses propres finances».

 

14 commentaires

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  1. Quel est l’impact de la vente des journaux régionaux à Martin Cauchon? On pourra isoler la perte des journaux régionaux vs La Presse?

  2. La business de La Presse ça reste le contenu, pas le contenant. Ce qu’ils ont créé comme application n’est qu’une goutte dans toutes un panoplie de cms. Les plus gros cms se développent en mode open source et vont continuer de s’adapter aux transformation des modes et des technologies. Est-ce que La Presse va continuer à pomper des millions pour suivre la parade avec un produit privé qui n’est pas sa business principale et qui n’a pas grand chance de prendre des parts de marché significative au niveau logiciel? J’en doute. Ceci dit, qui suis-je pour contredire la toute puissante Power Corporation?

  3. Pertinent comme analyse. C’est très apprécié, ce type de recherche!

    Je rajouterais que La Presse n’en est pas à sa première expérimentation: ce sont eux qui ont mis en place la première radio francophone en Amérique du Nord (1922). Bien sûr, LaPresse+ est sans précédent, puisqu’elle touche le format même du média. On leur souhaite bien du succès.

  4. Ce n’est pas un outil d’information mais plutôt de désinformation des Québécois dont le but est de servir les intérêts fédéralistes de Power.

  5. C’est pour cette raison que malgré les énormes pertes, les dirigeants de Power y trouvent leurs intérêts. Outil de propagande honteux qui sert les propres intérêts du groupe des Desmarais. Rien d’objectif dans ce « journal ». Yves Michaud en sait quelquechose.

  6. En raison de tous les ramifications de l’empire Power, il est difficile de croire que La presse n’est autre chose qu’un outil puissant de relations publiques qui dépasse la propagande fédéraliste. Mondialisation, accords commerciaux internationaux, pétrole, banques, régimes de retraites privés/publics, assurance-maladie, assurances-médicaments, finances personnelles, etc. Ce journal gratuit est probablement très profitable sur le plan idéologique pour orienter l’opinion publique en faveur des entreprises de Power.

  7. Bonjour M.Roy

    Ce qui m’effraie dans ce contexte n’est pas tant la perte d’argent de Power mais plutôt que l’entreprise ait tout misé sur la tablette numérique. Par cela elle a irrévocablement lié sont existence aux fluctuations des ventes de tablettes. Je considère cette technologie comme éphémère et sensible aux variations d’innovation de quelques agents qui ne partagent pas la même mission que ce journal

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