vendredi, 24 novembre 1995
Bruxelles, jour 7
Où notre stagiaire lave son linge sale avec sa nouvelle famille





TITAN: un autre UBI?

Dernier jour du programme officiel. Au menu, un des plats de résistance du stage: une visite auprès de M. Eddy Goray, un autre géant des inforoutes pas seulement en Belgique, mais dans toute l'Europe.
M. Goray a un pedigree impressionnant. En charge de la R&D à la Radio-télévision belge de la communauté française (RTBF, la Radio-Canada de Belgique) pendant 10 ans, il est aujourd'hui responsable du Service de diffusion des nouvelles technologies au sein de la docte société de diffusion publique. De par les travaux qu'il publie souvent, il est considéré comme une véritable sommité en matière de télévision numérique en Europe.

Véritable multiplexeur vivant, il siège à de multiples organisations, notamment à l'Union européenne de radio-télévision (European Broadcast Union), organisme qui aide à définir des standards de diffusion numérique pour la Communauté. L'EBU tient d'ailleurs le monde au courant des derniers développements dans le domaine de la diffusion numérique.

M. Goray nous a expliqué en long et en large le projet de Terminal interactif de télévision à accès numérique (TITAN). Son déploiement, qui se fera entièrement sur le réseau de câble du pays et en utilisant la norme MPEG-2 - qui semble vraiment faire autorité en Europe, même si MPEG-3 et MPEG-4 ont été lancés depuis -, doit être effectué en quatre phases:




  1. La mise en place et la conduite de tests sur l'infrastructure. Ces tests ont d'ailleurs déjà commencé fin novembre, début décembre, ce qui fait de la RTBF un des premiers (sinon le premier) diffuseurs publics à diffuser à son auditoire un signal numérique.
  2. On teste OSCAR, le très français Open and Secure Control of Access Rights, un système d'encryption adapté à un réseau de câble.
  3. On fait un projet pilote du projet au complet à Liège: 2000 foyers seront équipés d'un décodeur spécial.
  4. Déploiement à grande échelle à partir de la fin 1996, début 1997. En 10 ans, croit M. Goray, toute la Belgique devrait être conquise.

M. Goray n'est pas nécessairement un maniaque du câble. Seulement, la Belgique a ceci de particulier qu'elle compte plus de citoyens câblés que branchés au réseau téléphonique, une situation unique en Occident.
Il dit même: «Mon rêve, c'est que tout le monde ait une ligne ATM [une technologie de téléphonie] à la maison.» Une ligne ATM transporte les signaux à 155 millions de bps, ce qui suffit amplement, même pour les plus gourmandes des applications.
C'est que le projet TITAN transportera les signaux chez les gens à 34 millions de bps. «On n'a besoin que de la moitié de ce débit, soit 15 Mbps, pour transmettre en direct une émission de télé de qualité studio.»

Quoi faire avec le reste de la bande passante? M. Goray indique que le consortium qui développera TITAN la vendra à des diffuseurs privés de services divers (services bancaires, divertissements, formation à distance, télé-achat, et même Internet, bien que M. Goray envisage déjà des «problèmes costauds» de ce côté, notamment au niveau de l'engorgement des données sur le réseau en arborescence du câble). «De nouveaux métiers vont apparaître», prédit notre hôte, enthousiaste [pour l'heure, de la même façon qu'on donne de grands coups de sabre dans Radio-Canada, la RTBF compte supprimer la moitié de sa main-d'oeuvre de quelque 2500 employés francophones et néerlandophones d'ici l'an 2001.

À nos oreilles québécoises, cependant, TITAN sonne drôlement familier. Il rappelle feu le projet de Vidéotron, Universalité - bidirectionnalité - interactivité (UBI). TITAN ne risque-t-il pas d'isoler télématiquement les Belges, qui rouleront en vase clos, coupés du reste du cybermonde, sur leur petite autoroute bien à eux... à moins que les passerelles efficaces vers Internet soient installées rapidement?

«Certains ont surnommé notre projet "le TITANic", concède M. Goray. Mais il est toujours à flots. Personne ne s'en est retiré.»
TITAN est bien différent d'UBI, ajoute-t-il: «UBI se contente d'utiliser une technologie classique, analogique. Nous, nous sommes numériques.» La différence? UBI allonge la sauce analogique et on en atteint très vite les limites; tandis que les limites de TITAN semblent, vu d'aujourd'hui en tous cas, difficiles à atteindre.
Autre difficulté: TITAN n'est élaboré qu'en Communauté francophone. Les Flamands ont LEUR projet à eux, appelé Telenet.

Enfin, demeure la question des contenus. TITAN contrôlera-t-il ce qui sera diffusé sur son réseau, ou prônera-t-il la libre circulation? Et jusqu'où, la liberté?

Bref, TITAN est intéressant parce qu'il colle comme un gant au paysage télématique et audio-visuel belge. Il n'est malheureusement pas exportable, même pas au Québec...

Le début de la fin

En quittant la RTBF, écrasés dans le lobby de la société d'État, un spleen nous est tombé dessus: nous venions de conclure notre dernière rencontre au programme. Le stage était officiellement terminé.
C'est la mort dans l'âme que nous sommes rentrés au SHACK. Puis, chacun a passé l'après-midi de son côté. Je me suis promené en ville. J'ai téléphoné à Montréal à partir de la place de la Monnaie. Les nouvelles ne sont pas meilleures.

Puis, Mylène, Pierre et moi avons été faire notre lavage. Pete préparait les intros de ses chroniques Belgo.Net.Man à BlackOut, Mylène lisait un Romain Gary, si je me souviens bien, et je continuais mon Microserfs. Quel QuickTime V-R de notre génération. Pendant que le linge tomboulait, j'ai acheté à Manon du chocolat à la boutique Manon, chaussée de Louvain, tout près!

Quand tout fut plié, Pierre et moi avons tenté de filmer les intros en question, mais Net.Man n'était pas en forme... sauf sur la place de l'église de la Madeleine où une bande de jeunes fresh s'est mise à nous tourner autour, nous cherchant noise pour nous piquer la camescope. «Eh! Pas de caméra!», criaient-ils. «Attention, on va s'énerver!»
«Ben c'est ça, énarve-toué», lui lança Pierre, tout en continuant d'expliquer les différences entre les Belges et les Québécois.



Nous avions rendez-vous dans un resto bizarroïde de la Grand'Place, Casa Manuel. Tous les Belges étaient là. Tous les Québécois aussi. Et même quelques amis s'étant greffés à gauche et à droite, tout au long du stage. On a échangé des photos, tout en redécorant tout à fait le resto, au grand désespoir du dueño, qui avait l'air d'avoir hâte qu'on paie et qu'on cesse tout ce bazar.

Julie et Denis étaient de la partie. Ils étaient invités à un autre party ce soir-là, rue Américaine. La crème de l'intelligentsia artistique bruxelloise allait être là: des comédiens, des metteurs en scène, des journalistes, des hauts fonctionnaires européens. Des gens des quatre coins du continent. Et même un type qui a joué dans le tout premier film de Pedro Almodóvar, tourné en 1974: «Dos Putas, o Historia de Amor que Termina en Boda».
J'ai salué tous mes compadres belges, et j'ai suivi Julie, Denis et Amélie, une Québécoise d'origine Belge qui travaille à Bruxelles dans le milieu du cinéma et qui s'ennuyait d'entendre parler Montréalais!
Le tout s'est terminé longtemps après le couvre-feu du CHAB, et Julie et Denis m'ont invité à dormir chez eux. Dernière nuit à Bruxelles.


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©1996 Jean-Hugues Roy (hugo@reporters.net)