jeudi, 23 novembre 1995
Bruxelles, jour 6
Où notre stagiaire entame sa journée avec un désastre, et la clôt avec des astres





Désastre au Résidence Palace, où nous rencontrons ce matin M. Hugo Kerschot (prononcez KERS' - KOTT), directeur du Centre d'information du Service fédéral d'information (SFI) du Royaume de Belgique.
Mon homonyme est le grand chef d'orchestre du site web du gouvernement belge, à mon avis le meilleur site gouvernemental francophone après celui du gouvernement fédéral canadien (celui du gouvernement du Québec serait bien le second s'il n'était pas si comateux...).
Désastre non pas à cause de M. Kerschot, qui était tout à fait à la hauteur, mais parce que nous n'étions que trois stagiaires sur les 10 que mon homonyme attendait. Seuls Mylène, Christine et moi nous étions levés ce matin-là, les autres ayant choisi l'option «grasse matinée» dans leur menu interactif de la journée. M. Kerschot avait installé un petit auditorium de chaises pliantes dans son bureau pour nous recevoir, mais nous les remplissions à peine.


Il a commencé par nous dire qu'il n'était pas du tout content du site du SFI: «On peut faire beaucoup mieux.» C'est que malgré un budget annuel d'une centaine de millions de francs belges et une quarantaine d'employés, le SFI n'a rien payé pour confectionner son site web. «Ça a été fait "with a little help from my friends"», fait valoir M. Kerschot. De plus, il constitue un sacré casse-tête puisqu'il doit réalisé simultanément en quatre langues: l'anglais, incontournable, et les trois langues officielles du Royaume, français, néerlandais et allemand (langue parlée par à peine 70 000 Belges).


La particularité du site? Les décisions du Conseil des ministres sont rendues publiques quasi instantanément, à la fin de chaque séance, le vendredi après-midi. Mais M. Kerschot aimerait aller plus loin. Il nous a, par exemple, montré une copie du tout nouveau Guide des administrations fédérales, en deux tomes épais comme l'annuaire téléphonique, faisant 1000 pages en tout. Cette brique de papier devait officiellement être lancée la semaine suivante, «mais elle est déjà désuète», déplorait notre hôte...
«Notre but ultime, rêve-t-il, ce serait d'avoir des bornes interactives partout en Belgique pour que les citoyens puissent obtenir des renseignements, des publications, etc. Le tout, dans un guichet unique!»
M. Kerschot, en tous cas, a le high tech dans le sang: «Entre le moment où mon patron a décidé que nous allions online et le moment où nous l'étions effectivement, il s'est passé quinze jours.» C'est drôle. Le gouvernement belge n'est pas bien différent des nombreuses autres organisations ayant leur présence sur le W3, en ce sens qu'il la doit essentiellement à un individu.

Chantiers électroniques

Comme nous étions dans le quartier des administrations (l'administration européenne, entre autres), j'ai tenté, sur l'heure du midi, d'aller faire un tour au Centre de presse du Parlement européen. Mais ledit Parlement était en rénovation: drapé de blanc, comme une oeuvre de Christo. Le Centre de presse était situé dans un immeuble différent, mais en travaux lui aussi: un tracteur sortait par la porte principale quand j'ai voulu entrer... Bruxelles est un chantier.


À 14h, on nous recevait au siège de la Banque Bruxelles Lambert (BBL), Court Saint-Michel, près du Parc du Cinquantenaire. Hubert van Pee, sales & marketing (c'est ainsi qu'il s'est décrit), et René van Aken, directeur télécoms et réseaux, nous ont présenté les divers projets électro-high-tech multimédia interactifs de cette banque, la quatrième en importance en Belgique (sur plus de 150 banques au total) avec ses 900 succursales et 11 000 employés.
Danielle nous accompagnait, puisque sa maîtrise en communications à l'ULB porte précisément sur le Net et le secteur bancaire.


M. Van Aken a fait un portrait de la technique qui sous-tend les infrastructures «inforoutières» de la banque; M. Van Pee nous ayant parlé plus spécifiquement des projets et des politiques entourant ces projets.
L'inforoute, pour la BBL, se résume pour l'instant à de bien vieilles technologies: services d'accès à son compte de banque via le téléphone, «digipass», et autres trucs qui sont peut-être dépassés d'un point de vue européen, mais qui n'ont tout de même jamais eu le temps de traverser l'Atlantique et d'atteindre nos banques milliardaires...

Mais M. Van Pee, qui nous a parlé avec une sympathique candeur, a quand même pris le temps de présenter le projet ISABEL (International Standards Association of BELgium), projet qui a démarré sur papier en novembre 1994 avec l'association de trois banques, la BBL, la KredietBank et la Générale de Banque, et dont le but consiste à mettre sur pied un réseau télématique... «que l'on maîtrisera», précise M. Van Pee, pour bien faire la différence avec Internet. Des passerelles seront établies entre ISABEL et Internet, et ce réseau à venir fonctionnera avec le même protocole de communications que le Net, soit le TCP/IP.
ISABEL devrait entrer en fonction dès avril 1996. Mais le projet semble atteint du syndrome UBI: «Je travaille en informatique depuis 1967, a indique M. Van Pee, et je n'ai jamais vu de mon vivant un projet démarrer à la date annoncée!


C'est quand nous avons interrogé M. Van Pee sur les hésitations de sa compagnie par rapport à Internet qu'il a montré le plus d'ouverture. À l'entendre, il nous a réellement semblé être un internaute d'expérience un peu frustré du manque d'efforts de son entreprise sur le Net: «Internet n'est pas sécuritaire encore, a-t-il expliqué, défendant le point de vue officiel de l'entreprise.
«On comprend. Mais pourquoi une banque branchée comme la BBL n'a-t-elle même pas encore son site web, par exemple? Rien d'insécure là-dedans.»
«Oh, on ne voulait pas passer pour des amateurs, a laissé tomber M. Van Pee. De toutes façons, la décision a été prise et nous avons même signé un accord hier avec la société Riverland. Les premières pages web devraient être disponibles publiquement d'ici quelques semaines. Nous aurons notre propre serveur plus tard.»

Les astres de Jesus Eik

Après cette présentation, qui s'est étirée bien après l'heure convenue, nous sommes retournés au centre-ville. En soirée, Julie Huguet et Denis Wauthy (vous vous souvenez, ce couple québéco-belge indépendantiste) nous avaient invité, Jean-Marc, Pierre et moi, à souper, dans leur ultra-moderne apart de la rue de la Croix de Pierre, près de l'Hôtel de la Monnaie.
Mais Pierre était retenu à la radio estudiantine de l'Université libre de Bruxelles, alors il n'a pu se joindre à nous. Et Julie était retenue au boulot. Elle devait finir une affiche pour la première belge du film
The American President, au Mirano.

Ne restaient plus que Denis, Jean-Marc et moi. Qu'à cela ne tienne, Denis nous a embarqués dans sa bagnole, a mis du Slayer full blast, et a traversé la Forêt de Soignes à 140 à l'heure sur la Drève de Lorraine, direction, Jesus Eik, hameau à peine marqué sur les cartes, où se trouvent quelques-uns des meilleurs restaurants de la région bruxelloise (j'en mets, mais la prose, c'est comme la sauce [d'ailleurs, la légende veut que Napoléon se soit arrêté ici, un certain 17 juin 1815, qu'il se soit empiffré de pavés de boeuf au beurre avec des moules à volonté et des frites, et qu'il se sentit trop comme Abraracourcix dans Le Bouclier Arverne pour livrer la bataille du lendemain, près de là, à Waterloo]).
Le resto que Denis et Jean-Marc avaient en tête était fermé. Nous nous sommes rabattus sur le Restaurant de la Forêt, très honorable quand même!

Coïncidence: je connaissais Denis parce qu'il avait signé le Manifeste des internautes pour le OUI, en octobre; et je connaissais Jean-Marc depuis l'AQWBJ. Mais j'ignorais que Denis et Jean-Marc étaient de vieux copains! Quelle découverte! Ils ont fait les 400 coups ensemble et bourlingué de par le monde, entre autres à l'ossuaire de Kutna Hora, en République tchèque, église construite avec des ossements humains, et dont HotWired a parlé en août dernier. Et ils m'ont raconté d'autres histoires, comme ça, entre les Leffe, ainsi que de savoureux détails sur l'identité belge, telle que définie par les Snuls, genres de Bleu Poudre locaux.


L'immense imprimerie où travaille parfois Julie Huguet.


Après cette bouffe inoubliable, nous sommes allés rejoindre Julie, à l'imprimerie où elle travaillait encore quand nous sommes arrivés, imprimerie située je ne sais où, dans un quartier industriel quelconque, le long de l'autoroute de ceinture bruxelloise, ou Ring.

Durant l'heure que nous l'avons attendue, Denis, Jean-Marc et moi avons visité la grande salle de l'imprimerie, avec sa diplodocus de rotative. Je dis «diplodocus», car c'est bien à quoi me faisait penser cette bête de machine, alors que nous en faisions le tour. Haute de deux étages, longue comme une patinoire, et exigeant un entrepôt grand comme deux hangars de Zaventem pour ranger le papier qu'il faut pour la nourrir (et c'est sans parler les trois douzaines d'employés qui s'affairaient dans ses parages, à charger les tambours de papier, à la réencrer ou à trier les journaux imprimés), elle ressemblait vraiment à un brontosaure, complètement anachronique dans cette aire électronique qui s'amorce.

On se regardait, tous les trois, et on se disait: «Tu imagines les investissements nécessaires à la production d'un petit journal économique local comme celui qui était imprimé, ce soir-là. Pouf! Tout ça disparaît comme par magie sur le Net!»



Julie a terminé son affiche. Et Denis nous fit traverser Anderlecht (où j'aurais bien aimé assister à un match de foot, tiens!), la nuit, et nous sommes allés terminer la soirée dans un petit bistrot anarcho-trostko-communiste (le «Kafka», je crois) où nos amis Bruxellois connaissaient à peu près tout le monde («Tu vois, lui, dans le coin, il y a cinq ans, il a fait ceci et cela...»). Bruxelles est un grand village! Je me promets bien de retourner visiter ses aimables villageois!



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©1996 Jean-Hugues Roy (hugo@reporters.net)